La palme d’or de 1999 n’a pas dérogé à la règle à sa sortie et a beaucoup divisé. Tandis que la quasi-totalité des critiques français ont encensé le film, Gille Jacob, alors président du festival a quant à lui été en profond désaccord avec la décision du jury, à l’époque présidé par David Cronenberg. C’est certain, les frères Dardenne bousculent les règles, proposent un cinéma unique, social. L’intention est louable d’autant plus que le film accuse l’Etat de Belgique qui ne faisait rien d’exceptionnel pour améliorer la situation sociale des jeunes. Le film et sa grande reconnaissance au festival ont finalement fait réagir les politiques puisqu’à la fin, après la sortie du film, le « Plan Rosetta » a été crée, afin de favoriser l’insertion professionnelle des jeunes en leur proposant une formation de six mois après leurs études. C’est magnifique de constater que le cinéma peut parfois devenir une arme, peut faire évoluer les mentalités et bousculer tout un système politique ou social. Pour cela, il faut applaudir et remercier les frères Dardenne. Pour le reste, « Rosetta » reste une œuvre d’art, avec ses forces, ses zones lumineuses et ses faiblesses, ses parts d’ombre.
Parts d’ombres pour le personnage du film, incarné par la très surprenante Emilie Dequenne, pour qui la vie est une rose dont chaque pétale est une illusion et chaque épine une réalité, comme disait Alfred de Musset. Les épines sont nombreuses, presque trop nombreuses parfois. Il y a de l’idée dans le déroulement de l’action, dans le portrait psychologique du personnage-originale car, souvent, elle ne permet aucune empathie alors que n’importe quel objet artistique pourrait tout de suite mordre à l’hameçon de la complaisance forcée. La première séquence est bluffante. Le titre apparaît sur un fond rouge qui se mue immédiatement en matière, celle qui fait obstacle au destin du personnage : une porte. La société d’alors ne cesse de fermer ses portes, de barrer la route à Rosetta. Celle-ci la franchit avec vivacité et se bat et se débat littéralement avec les policiers. La première merveilleuse idée du film c’est celle-là même. Le choix des réalisateurs de commencer par cette incroyable scène, d’une puissance incandescente, de tout de suite montrer l’animal sauvage qui habite leur protagoniste. Rosetta a toujours cette volonté d’être une personne normale. Elle refuse la complaisance des gens, l’argent et la nourriture d’autrui, elle se bat sans cesse pour se débrouiller et survivre seule. Elle blâme sa mère, qui ne pense qu’à boire et baiser- et qui donc est l’incarnation de la faiblesse, de l’abandon suprême à cette situation complaisante. La paresse face à la révolte. Le personnage de la mère met mal à l’aise, et ce même en ayant conscience qu’il est là pour faire le contrepoids, le contraste extrême avec la psychologie de la jeune femme. Les situations gênantes s’enchainent. Elle ne perd pas un instant pour s’échapper de l’emprise de sa fille, quitte à la balancer littéralement dans l’eau vaseuse de ce triste fleuve, unique décor de leur habitat de fortune. C’est un des rares instants où l’on prend du recul et où l’on assiste de loin au désespoir et à la hargne de la jeune fille.
La caméra est en effet toujours très proche d’elle. Elle ne la quitte jamais. Ici, les Dardenne ne trouvent que le gros plan comme moyen de retranscrire la psychologie et le combat de leur personnage. Et c’est dommage. Rosetta est un film étouffant, étourdissant. Le mouvement perpétuel de l’appareil des frères finit par lasser. L’effet ne marche plus autant que lors de la première scène parce qu’il devient un artifice commun, répété à outrance. Aucune évolution n’est permise, jamais les Dardenne ne s’accorderont le temps d’une grâce poétique. Tout est froid, dur, et sans concession. C’est une marque de fabrique de leur cinéma mais c’est une marque qui peut devenir agaçante. N’étant pas spécialement adepte de l’excès de caméra à l’épaule, Rosetta n’arrive pas à me convaincre dans sa façon de faire. Pire, le scénario ne décolle jamais. Il enchaîne les péripéties répétitives-Rosetta cherche un travail, se bat, le trouve, le perd, puis elle cherche un nouveau travail etc… Le film n’échappe pas à la fameuse question, ou même doctrine, de la morale par excellence qui est « la fin justifie t-elle les moyens » ? Les auteurs semblent nous interroger sur notre propre vision de la morale et de la justice. Avons-nous le droit de juger Rosetta parce qu’elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour trouver et garder une place au sein d’une entreprise ? Aussi immoral soit cet événement, avons-nous le droit de la juger quand elle balance (car, oui, à ce propos, comme par hasard, ce jeune homme triche et arnaque son patron en vendant ses propres gaufres-qui a parlé de lourdeur ?)- celui, et celui-là seul, qui l’a aidée, hébergée, nourrie ? Malheureusement, même si c’est tout à fait subjectif, la réponse est oui. Et comme je le précisais tout à l’heure, l’empathie avec un tel personnage est impossible. Pire, les lignes scénaristiques manquent de finesse. L’immoralité devient trop importante, de sorte que l’on ne s’intéresse plus du tout au sort du protagoniste. Les auteurs vont même jusqu’à la faire abandonner, ou en tout cas orchestrer un semblant d’abandon et de revirement psychologique. Elle ne supporte plus d’avoir été aussi cruelle envers son ami et décide donc de quitter son travail et de se donner la mort. Pourquoi ? Pourquoi avoir anéanti le portrait descriptif psychologique de leur personnage à ce point ? Là est la faiblesse ultime de l’œuvre ; Rosetta était un personnage intéressant, bien écrit, parce qu’elle avait cette force de conviction en elle, telle une figure féminine de la tragédie grecque, cette hargne de vaincre et cette humilité dans sa quête, en refusant sans cesse cette aide extérieure et en se débrouillant toujours avec inventivité et malice (son affaire de vêtements, le piège à truites, la cachette de ses bottes…). Le fait donc d’en faire une femme immorale, prête à invoquer toutes les bassesses de la nature humaine pour vaincre et prendre la place de ses semblables, est bien dommage. Encore y a t-il cette fin, terriblement rapide qui finit sur la jeune femme en pleurs, comme submergée par la volonté de se repentir. On ne comprend pas très bien ce qui s’y passe. Le cadre ne nous permet pas de lire parfaitement la séquence et ce rare instant de grâce, où Rosetta demande pardon en tombant en sanglots s’achève brusquement. L’effet est à la fois intéressant mais aussi terriblement frustrant.
Le cinéma des Dardenne a de quoi plaire, issu des codes de l’école documentaire, il capte la moindre intensité réaliste d’une scène de vie, d’un combat au quotidien. Il a parfois des éclairs de génie, d’originalité et de sincérité. Malheureusement, tout ceci a un prix, celui de se refuser à tout lyrisme, à toute poésie et de ne pas prendre assez de recul, ou de créer des nuances dans la continuité de son récit. Pourtant, tenir en haleine ne se fait pas qu’en prenant en otage le spectateur au moyen d’une mise en scène exacerbée dans sa vision et sa retranscription du réel. Le cinéma l’a de nombreuses fois démontré. La finesse peut raconter de grandes choses. Leur entreprise est encore une fois louable mais l’exercice a ce petit quelque chose de frustrant, parce qu’il ne va pas assez loin, et n’aboutit pas clairement à un dénouement narratif.