Ulrich Seidl nous livre avec Safari un documentaire aussi fascinant que dérangeant, plongeant au cœur de la chasse aux trophées en Afrique. Dès les premières images, j’ai été captivé par la beauté des paysages, le cadrage et la manière dont le réalisateur met en scène ces chasseurs blancs venus assouvir leurs passions pour la traque et l’abattage d’animaux sauvages. Le film joue habilement avec les émotions, éveillant en moi, dans un premier temps, un instinct primaire : la fascination pour la chasse elle-même, l’art de traquer sa proie, d’attendre le bon moment pour tirer, ce moment de tension où tout se joue entre l’animal et l’homme. Allumer une allumette en pleine brousse pour savoir où se dirige le vent et ne pas se faire repérer par l’animal, par exemple.
Mais très vite, cet enthousiasme initial s’efface peu à peu, laissant place à une réalité bien plus troublante. Le film ne se contente pas de montrer des chasseurs ; il expose l’absurdité de leurs actes, de leur discours, leur détachement face à la souffrance animale, leur quête du trophée comme une simple distraction, sans considération pour les populations locales, reléguées à de simples exécutants du sale boulot – dépecer, nettoyer, transporter les carcasses.
Certaines scènes sont particulièrement marquantes. Les discussions face caméra des chasseurs sont lunaires : ils débattent du calibre idéal pour tuer une girafe (car oui, cher lecteur, vous apprendrez que sa peau est extrêmement épaisse – la preuve en image), du prix de chaque animal (le capitalisme est décidément partout), comme s’ils étaient en train de choisir un article de luxe (MacBook Pro ou Air ?). Par ailleurs, qu'en pensent les locaux ? L’un des choix les plus brillants du réalisateur est d’accorder aux locaux un temps d’écran où ils ne parlent pas. Ils nous regardent fixement, silencieusement, au bruit du vent. Un regard qui en dit long : vous voyez bien ? Regardez ce que vous cautionnez. Regardez ce que ces touristes viennent faire ici. D'ailleur, un malaise encore plus grand s’installe lorsque l’on perçoit, au fil des conversations, une pointe de racisme latent. En particulier, un personnage se distingue par son mépris à peine voilé.
Et puis, il y a cette image d’une girafe agonisante, luttant désespérément pour se relever après le tir d’un chasseur. Trop tard ! Honneur au chasseur ! C’était un tir parfait, dans le triangle (un jargon que l’on devine, mais dont le sens exact m’échappe). Son long cou est plié, formant un U à l'envers, sa tête au sol, ses pattes écartées, vidée de sa superbe. Cette girafe, qui a l’habitude d’observer les petits êtres terrestres ramper sous elle, se retrouve soudainement désarticulée, comme une marionnette tombée au sol. C’est à cet instant que toute idée d’excitation ou de justification de l’acte s’effondre (je me suis vraiment dit : payer pour faire ça, à cet animal, sérieusement…). Le film expose un décalage brutal entre ces chasseurs blancs qui philosophent sur la vie et la mort, bien au chaud dans leurs salons remplis de trophées et de cheminées crépitantes, et la réalité crue de ce qu’ils laissent derrière eux – tant aux animaux qu’aux locaux.
Ce film est une expérience puissante, à la fois terriblement inconfortable et incroyablement maîtrisée. Il ne cherche pas à dicter une opinion, non, mais pousse à la réflexion, nous mettant face à nos propres contradictions et à cette industrie cynique où l’argent permet tout – même d’acheter le droit de tuer d’aussi belles créatures.