Une grande balafre sur la joue, en forme de croix, comme une inscription de la fatalité ; une mitraillette (la Tommy Gun), sèche, nerveuse, obsédante, qui fauche tous les corps qu’elle touche ; une soif d’argent et de pouvoir inaltérable, qu’une rage et une haine innées desservent ; une morale absente, balayée par un grand rire et une rafale de balles, qui autorise tous les crimes : tel est Tony Camonte, dit Scarface, joué par l’imposant Paul Muni, dont la figure massive et patibulaire habite un criminel sans pitié, terrible et nihiliste, qui ressuscite une violence immémoriale à une époque de misère et de désespoir.

La violence humaine n’a cessé d’être perpétrée depuis l’aube des temps et notre apparition sur Terre : crime fratricide, cannibalisme, sacrifices humains, esclavagisme, conflits géographiques, guerres entre communautés/villages, … pour aboutir aux crimes contre l’humanité, dont le génocide est certainement l’expression la plus grave. Or Scarface cristallise à lui seul nombre de ces formes de violences séculaires, en emprunte certaines des particularités pour définir une nouvelle forme de violence, celle des gangs et de la mafia, dont le sang versé se fond aux rivières qui coulent depuis toujours, et que nourrissent désormais les rêves que le capitalisme fait miroiter. Comment en effet ne pas y voir cette haine fratricide et vengeresse dans le crime contre l’allié indéfectible de Camonte, Guino, sorte de frère d’arme ; dans les sacrifices humains avec ces cadavres jetés en pleine chaussée pour satisfaire l’appétit vengeur d’un Camonte aspirant à la Toute-Puissance ; dans ces conflits géographiques entre les territoires de Chicago (Nord, Est, …) ; dans cette élimination systématique de tout membre d’un autre groupe, rival absolu qui ne mérite que la mort ?

La scène du massacre de Valentine’s day illustre parfaitement ce déferlement de haine, de violence, de crimes et de mort. Rien ne pourra plus arrêter la folie destructrice de Camonte, alimentée par le lucre et le pouvoir, ni la loi, ni la police, ni même sa propre mère. Camonte est désormais libre, et en détriment de sa liberté, la sécurité de la ville et l’organisation de la société sont affaiblies. Le film montre bien d’ailleurs la panique et l’impuissance de la police, incapable de rétablir l’ordre. Cependant, ces figures de l’ordre n’attirent jamais à elles l’empathie du spectateur. Au contraire, c’est la pègre, principalement Camonte, que l’on admire, lui qui du bout de sa mitraillette dirige et dicte ses lois. Son arme, qui est la violence, devient même objet de fantasme, de désir : on se croit secrètement maître du monde (the world is yours), la main sur le manche, le temps d’une gloire aussi éphémère qu’intense.

Cette violence resurgit dans le remake de De Palma, qui garde l’âme du film de H. Hugues, malgré le fossé technique qui les sépare, et reprend des éléments du scénario, comme l’ingénieux coup de fil de Camonte/Montana à son boss, mais il l’adapte à la cruauté mafieuse d’alors, si bien qu’elle en ressort exacerbée. Et il y a fort à parier que le prochain remake qu’un cinéaste que l’on espère audacieux et créatif aura tourné, saura embrasser l’évolution de son temps pour nous plonger dans une nouvelle version encore plus ténébreuse et nihiliste.

Marlon_B
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le 30 août 2024

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