C’est un film de dingue dans tous les sens du terme, un des trucs les plus malsains et glauques que j’ai pu voir et auxquels j’ai été confronté dans ma cinéphile. Un meurtrier sadique vient de sortir de 10 ans de réclusion criminelle pour le meurtre d’une vieille dame, crime pour lequel il a été condamné en tant que tentative de vol suivi de meurtre alors que l’acte en lui-même était parfaitement détaché de toute motivation si ce n’est un besoin irrépressible de tuer. A sa sortie, il erre à la recherche de nouvelles victimes et après un rapide saut dans un café où il hésite à tuer deux jeunes femmes, sa première tentative réelle se porte sur la conductrice du taxi qu’il prend juste après et à qui il demande de partir tout droit, sans donner d’adresse et sans repères au sein d’une ville dans laquelle il a vécu 10 ans, enfermé derrière les barreaux mais sans rien en connaître (chose qu’il précisera lui-même en voix-off, procédé remarquablement utilisé ici mais j’y reviendrai un peu après). Echouant dans sa tentative de meurtre, il prend la fuite en parcourant le bois qui s’étend à lui, séquence brève mais d’une prouesse technique remarquable dans ce qu’elle montre de la frénésie psychopathique et obsessionnelle du personnage et de la manière qu’elle a de le faire évoluer dans le cadre en en faisant, ni plus ni moins qu’un animal errant qui n’obéit qu’à ses pulsions meurtrières au sein d’un environnement qu’il ne connaît pas mais auquel il s’adapte tant bien que mal. Il trouve alors un domaine isolé, qu’il trouve d’abord vide mais au sein duquel vit en réalité une famille de trois personnes soit une femme âgée, sa fille et son fils handicapé. C’est à partir de là que le film, d’une durée aussi courte qu’il se révèle particulièrement éprouvant au visionnage va déployer toute sa monstruosité, en nous plongeant au cœur du Mal, dans la longue et frénétique exécution de cette famille que le spectateur ne connaît et qu’il n’a et n’aura pas le temps de connaître. Car ce qui intéresse le cinéaste, ici, c’est d’inverser le point de vue classique des films de genre et plus particulièrement des slashers qui consistent à placer, le plus souvent, les spectateurs du point de vue des victimes, comme cela pouvait par exemple être le cas de Massacre à la tronçonneuse de Hooper ou de Terreur aveugle de Fleischer, deux films auxquels on pense beaucoup parmi tant d’autres (la frénésie de la mise en scène et certains détails comme la victime handicapée pour le premier ; la maison et l’ensemble du domaine, jonchés de cadavres et espaces géographiques que le réalisateur exploitera à la perfection dans sa façon de faire se mouvoir le meurtrier pour le second) : ici, le point de vue adopté est la psychologie du meurtrier (le film, dans son parti pris se rapprocherait donc plus du Voyeur de Michael Powell et de L'Etrangleur de Rillington Place du même Fleisher que celui de Terreur aveugle) que le réalisateur choisit de représenter par une brillante utilisation de la voix-off, procéder qui pourrait être perçu comme facile aux premiers abords mais qui est pour le coup utilisée avec une ingéniosité glaçante dans sa façon de concilier sa nature verbale avec la nature visuelle du medium cinématographique, c’est-à-dire ce qui se passe et ce que l’on voit à l’écran (j’ai beau y réfléchir, je crois que la seule voix-off qui m’aura autant convaincu, dans un tout autre genre, a été celle du Duel de Spielberg – ce procédé n’est jamais aussi fascinant que lorsqu’il s’échine à plonger le spectateur dans la psyché des personnages). Alors qu’on observe le meurtrier à l’œuvre (il noie le fils handicapé, étrangle la vieille dame, poignarde, égorge à plusieurs reprises puis viole la jeune fille après l’avoir assassinée, le tout dans une succession de séquences toutes plus insoutenables les unes que les autres), exécutant et modifiant son plan au fil de son évolution, la voix-off dévoile le parcours criminel du meurtrier (de son enfance brimée jusqu’à son dernier meurtre), avec moult détails et une narration aussi fascinante dans son sens de la description que l’est le montage qui dévoile toute l’exécution du plan macabre du psychopathe, créant un dialogue et un écho entre ce qui relève du verbal (voix-off qui parle au passé) et ce qui relève du visuel, à savoir le montage et ce qui se déroule au sein du cadre (au présent). C’est donc un film qui enchaîne toutes sortes d’idées ahurissantes en termes de mise e scène. A ce niveau, il construit une esthétique particulière qui mêle à la fois distance nécessaire et voyeurisme troublant grâce un superbe système de réalisation alternant le plus souvent plans en plongée et en contre-plongée, donnant au film un aspect déformant de la réalité qui immisce le spectateur au plus profond de la psyché du personnage principal, sublimée par la photographie clinique et délavée de Zbigniew Rybczynski qui rappelle un peu le travail de Sven Nyqvist sur Le Locataire mais surtout celui de Bruno Nuytten sur Possession, autre film de fou furieux que j’ai aussi eu la chance de voir ce WE et auquel j'ai pensé a posteriori. Je crois qu’il y aurait encore beaucoup à dire dessus (notamment sur le prologue, superbe alors qu’il ne s’agissait que d’une commande). En regardant la filmographie du cinéaste, je me rends compte que ce film semble être le seul qu’il ait réalisé, le mec intégrant donc la liste de ces grands du cinéma, à l’instar de Laughton et Harvey pour La Nuit du Chasseur et Le Carnaval des Âmes, à n’avoir à leur actif qu’une seule réalisation (entendre par là un long-métrage destiné au cinéma) mais particulièrement aboutie.

Kahled
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le 14 janv. 2019

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