Short Cuts c'est les gens.
Dans ce qu'ils ont de plus détestable et de plus beau à la fois, dans leurs honnêtetés, dans leurs mensonges, dans leurs fiertés, dans leurs regrets, dans leurs joies, dans leurs souffrances, dans leurs bonheurs, dans leurs peines, dans leurs tendresses, dans leurs rages, dans leurs certitudes, dans leurs failles. Dans tout ce qui fait d'eux ce qu'ils sont, des Hommes. Comme vous, comme moi.
C'est ce ballet d'hélicoptères illuminés dans le ciel nocturne de Los Angeles qui asperge la ville d'un mystérieux pesticide pendant qu'en dessous, chacun vie une soirée ordinaire dans son propre petit monde, en train de discuter allongé dans le lit, de se disputer dans la cuisine, de jouer avec les enfants dans le salon, sur les variations jazzy d'une douce effluve musicale qui flottera paisiblement au dessus de chaque destin.
C'est ce présentateur et sa femme qui attendent le réveil de leur fils à l'hôpital, et son père qui revient après 25 ans d'absence pour se vider de tout ce qu'il a sur le coeur avant de repartir en silence, la tête basse. C'est ce policier motard minable, tout en combinaison moulante et en Ray-ban, en maîtresses périodiques et en excuses pathétiques. C'est ce chauffeur et cette serveuse qui passent leurs temps à se repousser, à se disputer, à se séparer, mais qui finissent par se réconcilier autour d'une bouteille de plus en plus vide et de projets de moins en moins réalisables, car tout ce qu'ils ont, c'est cette relation, c'est l'un l'autre. C'est ce groupe d'amis qui part faire une partie de pêche dans une petit rivière au milieu des montagnes, qui découvre le cadavre nu d'une jeune femmes flottant entre deux rochers et qui décide de continuer de pécher, car, après tout, elle est morte et rien de ce qu'il pourront faire ne la ramènera à la vie. C'est ce mari, passif, humilié, égaré quelque part entre virtuel et réalité pendant qu'il écoute sa femme faire jouir des inconnus au téléphone, donneuse de triques téléphoniques, pendant qu'elle s'occupe des enfants. C'est ce médecin et sa femme artiste qui se disputent avant de recevoir des invités, à propos d'une soirée vieille de 3 ans qui cristallise toute les rancoeurs. C'est cette chanteuse, sublime sur scène, détestable en dehors, qui se déleste de tout le poids de son existence sur sa fille qu'elle n'écoute pourtant jamais.
C'est les fragments de vie d'un fragment de population d'un fragment d'Amérique qui se croisent sans s'apercevoir, se mêlent le temps de quelques instants, se choquent pour changer le cour de leur existence à tout jamais. C'est des transitions géniales, des croisements orchestrales qui associent symboliquement des destins exceptionnellement ordinaires, qui n'ont absolument rien en commun, et pourtant tout à la fois. C'est le portrait collectif, tendre et corrosif, authentique et cynique, rythmé et mélancolique d'une Amérique désenchantée. D'une société américaine à bout de souffle, frustrée, gouvernée par les egos, où chacun est solitaire, perdu dans son coin, loin des autres mêmes quand ils sont dans la même pièce. Une société qui ne sait plus comment communiquer, où l'on passe son temps à s'échanger des banalités et où l'on se crie dessus, où l'on déverse un flot de paroles incessant, où l'on se mure dans le silence pour essayer, tant bien que mal, de montrer ce que l'on ressent. Une société où le sexe, où l'alcool, où la drogue ne sont plus que les tristes échappatoires d'une réalité désespérante.
C'est ce tremblement de terre final, simple phénomène passager ou fin du monde meurtrière, qui vient souder tous ces destins le temps de quelques petites secondes.
Short Cuts c'est ce qu'il y a de plus détestable et de plus beau à la fois, c'est drôle, c'est triste, c'est grave, c'est légers, c'est émouvant, c'est rageant, c'est logique, c'est injuste, c'est démoralisant, c'est exaltant, c'est repoussant, c'est magnifique.
Short Cuts c'est le banal qui devient magistral.
Short Cuts c'est la vie.
Tout simplement.