J'avais mis en commentaire de ma note que je posterai sûrement une critique du film, ma première sur ce site (du moins avec ce compte), et il est temps que je tienne cet engagement. J'ai vu le film il y a trois semaines, donc un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais !
Sinners est un film qui est marqué assez vite par une hybridité certaine et mes connexions mentales se sont faites avec trois univers.
Celui de Tarantino, pour l'esthétique, les longueurs de la mise en place ou encore le personnage de Smoke qui est un mec badass qui flingue les gens de manière stylée. Mais surtout pour ce mélange savant entre des séquences plus proches du cinéma d'exploitation (les passages sanglants) et de cinéma d'auteur (la magnifique séquence de la convergence des styles musicaux).
Celui de l'anime Shiki, pour sa communauté de vampires, l'importance du groupe et de la lutte contre l'assimilation au dit groupe.
Et celui de Jordan Peele, pour ses thématiques mélangée à l'horreur et la violence symbolique qui se dissimule plus ou moins habilement sous la violence physique exprimée par le film
Je ne sais pas si c'est l'interprétation la plus pertinente de Sinners, mais tel que je le vois, c'est vraiment un film à propos de l'identité afro-américaine, et de manière générale l'identité d'un pays ou d'un peuple qui passe évidemment par sa culture. Dans le film, ce symbole de la culture, c'est la musique. On interroge également le rapport au vaudou traditionnel et au christianisme qui a été apporté, même plus ou moins imposé aux afro-américains, mais le centre, c'est la musique, ici le blues.
Ce qui me frappe assez vite avec Sinners, c'est que l'antagonisme ne vient pas tant du Klu Klux Klan ou du pur racisme, malgré cette séquence de vengeance symbolique contre le KKK qui rappelle évidemment celle contre Hitler dans Inglorious Basterds. C'est bien plus vicieux, et il me semble bien plus ancré dans les vices spécifiques du monde actuel. Le danger, en un sens, c'est le mondialisme.
L'idée principale, c'est ce groupe impersonnel qui essaye de s'approprier ce qui appartient et fait la force et la culture d'une population.
Le choix du vampire est assez fort ici. Au-delà de l'idée de sucer la culture, on a cette communauté qui peut transformer les autres à leur cause si on les laisse entrer, si on les laisse prendre possession des lieux. Et à partir de là, c'est tout le monde à la même enseigne : Noirs, blancs, chinois, paysans afro-américains ou membres du Klu Klux Klan, du péquenaud au nouveau riche, tout le monde a la même identité, le même mélange de cultures dénué de racines et de la force de l'héritage qu'elle transmet, coupée du peuple auquel elle appartient et de tout ce qu'elle représente. On cherche à absorber un peu de toutes les cultures pour faire une culture globale autour du mythe de la coexistence heureuse par la globalisation. On se mélange, on s'intègre. On danse tous ensemble. Le diable prend une autre forme, celle de la globalisation, de la dépossession au nom d'une puissance unique qui peut exploiter tout ce qui appartient aux autres en prenant la forme enthousiasmante d'un bonheur partagé et tolérant. L'authenticité, l'affirmation d'un héritage et de la liberté d'un peuple qui a fait de sa culture une force symbolique pour sa survie, son honneur et la formation de son identité communautaire, on la dépouille. Toute la vision horrifique, le sang, la mort, la transformation en vampire, c'est la matérialisation de cette perte d'identité, de cette violence symbolique d'une force que l'on peut assimiler à la machine du divertissement, que ça soit hollywoodienne (si on cherche le commentaire meta) ou j'imagine certaines entreprises musicales (j'y connais pas grand chose en musique, je dois l'avouer), qui cherche à exploiter ces musiques car c'est cool en les privant de leur propre force évocatrice, de leur contexte et de la conscience de leur histoire. La fin va clairement dans ce sens, en faisant d'un moment privilégié d'un peuple uni par la musique une incarnation de la liberté, contrairement aux concerts à tout va pour des publics à qui tout cela n'appartient pas et est plus un moment de plaisir qu'un moment de communion.
A cela, la résistance des protagonistes me semble être de l'ordre du « Cette culture est à nous, c’est notre authenticité, notre âme, notre transmission dans le temps qui permet de réveiller nos racines, l’âme de nos morts, elle ne s’assimilera pas à votre mélange que vous nous avez imposé ». C’est un peu communautariste mais c’est fort comme affirmation de l’identité afro-américaine encore plus aujourd’hui où c’est une sorte de bien-pensance tous unis qui joue contre le racisme, à raison évidemment mais ça me semble exposer certaines failles de cette pensée.
Je trouve que c’est un emploi très pertinent du surnaturel en tout cas. Toute la métaphore fonctionne complètement à mon sens. Coogler s’est parfaitement emparé de ses éléments horrifiques, sans en faire trop, et le plus intéressant c’est que ça survient très tard et qu'en retirant la première scène qui est là pour capter directement le spectateur, ça aurait pu être un film lent, réaliste et terre à terre pendant longtemps, d’où aussi ce côté cinéma d’auteur qui transparaît je trouve. Et une fois que ça démarre, plus que la violence pure et le sang, ce qui reste c’est la terreur de l’assimilation, de l’intégration par la violence,
Pour servir cela, le film se dote de scènes musicales qui plaisent énormément au néophyte total en musique que je suis.
Le passage de la danse irlandaise, incarnation de ce moment à la fois très festif mais presque dérangeant par l'enthousiasme exacerbé de gens qui tout d'un coup se mettent à danser sur un air autour du seul irlandais des vampires, est l'exposition la plus puissante de ce propos à mon sens.
A l'inverse, j'en parlais plus haut, cette scène juste transcendante à la fois musicalement et visuellement de toute l'histoire de la musique afro-américaine, des danses tribales au rap actuel, un passage de rêve d'une beauté pure, qui incarne cette puissance de la musique qui vit jusque dans l'âme de sa descendance.
Est-ce que c'est une évolution personnelle, le fait que ce ne soit pas un projet qui doit s'intégrer à une licence ou de pouvoir s'emparer du cinéma d'horreur par essence subversif (quand il est intelligent) qui oriente le propos de Ryan Coogler d'une manière qui me semble plutôt opposée (ou complémentaire ?) à ses conclusions de Black Panther sur le besoin de s'ouvrir à la mondialisation ? Je ne sais pas trop, mais la question m'a interpellé lors du visionnage.
Sinners est encore une fois la confirmation des potentialités du cinéma d'horreur pour représenter le monde, pour parler des choses importantes à sa manière. Comment la violence est invoquée pour conjurer le mal, pour l'exposer et le comprendre car le laisser libre, c'est le laisser prendre le contrôle, comme dirait Wes Craven dans Les Griffes de la Nuit 7 (il le dit mieux !).
Je suis désolé de ne pas tant parler des aspects techniques, du placement de la caméra etc, c'est moins mon domaine et je suis sûr qu'il y a d'excellentes critiques plus professionnelles pour revenir sur ces points. Je voulais surtout partager ma compréhension et mon intérêt pour ce film singulier et qui m'a beaucoup intéressé dans ses choix thématiques et ce qu'il nous propose.
En tout cas, merci de votre lecture, et merci à Coogler et tout le reste de son équipe de nous avoir offert cette petite pépite. Et pour Rocky Road to Dublin, j'adore cette musique.