On appelle ça partout le plan-séquence de Sinners, et c'est presque vrai. À mi-parcours du film, Coogler installe Sammie (Miles Caton) sur la scène du juke joint et lance « I Lied to You » moment où le blues d'un gamin de 1932 fait surgir dans la même salle les ancêtres et les descendants de la musique noire, du tambour ouest-africain au B-boy en passant par le P-Funk et le DJ. Le titre de la chanson est aussi un avertissement à qui regarde de trop près : on vous a menti, ce n'est pas une prise unique.
C'est en réalité un faux plan-séquence en deux sections de steadicam IMAX, recousues entre elles, avec un raccord numérique supplémentaire au moment où la caméra découvre le toit en flammes. Le détail technique n'a rien d'anecdotique : porter une caméra IMAX 65mm de quarante kilos en steadicam autour d'un juke joint surpeuplé, dans une chorégraphie d'époques superposées, relève déjà d'une performance physique qui n'avait jamais été tentée à ce format. Ce que la séquence n'est pas un véritable plan-séquence intégral n'enlève rien à ce qu'elle accomplit.
Et ce qu'elle accomplit, c'est précisément ce que le montage classique ne pouvait pas faire. Couper d'un bluesman à un rappeur, c'est commenter une filiation. Les filmer dans le même espace temporel, traversés par le même mouvement de caméra, c'est l'imposer comme évidence sensorielle. La continuité de la prise est la continuité culturelle que le film thématise. Durald Arkapaw transforme ici la contrainte du grand format en argument : la profondeur du 65mm donne aux corps une densité qui justifie qu'on les traverse sans coupe.
Le reste du film, efficace, ambitieux, parfois engoncé dans ses ambitions de genre sert essentiellement à porter ces quelques minutes. C'est beaucoup. C'est peut-être tout.
J'en parle plus en détail sur mon site : https://www.plan-sequences.com/categories-de-plans-sequences/sinners