Soleil Vert ou l’un des plus sordides films d’anticipation, l’un des meilleurs aussi. Un film à l’aspect vieillissant c’est vrai puisqu’il rappelle en cela le Fahrenheit 451 réalisé par François Truffaut avec son esthétique dépassée, un film d’anticipation visuellement trop ancré dans son époque de réalisation. Un film que l’inexistence des effets numériques empêche de rendre l’univers visuel qu’il évoque totalement crédible, mais un film au fond tellement lourd de sens, qu’après un mauvais à priori, on se laisse entrainer dans l’enquête de Thorn.

Une enquête sur un meurtre sordide, dans un monde où le réchauffement climatique a dévasté la faune et la flore, ne laissant que peu de moyens de subsistances à l’humanité. Un monde où les plus riches ont accès à des semblants de restes d’alimentation naturelle, tandis que les plus pauvres ce contentent du Soleil Vert, aliment de substitution nutritivement riche frabriqué par la société Soylent. Ce meurtre est justement celui sur le directeur de la société qui produit le Soleil Vert. L’enquête est confiée à Thorn détective droit et déterminé qui se fait aider par son ami et colocataire Sol, ancien universitaire un brin malicieux.

La société que décrit Soleil Vert est tout à la fois crédible car basée sur les rapports sociaux d’aujourd’hui, mais effrayante car ces rapports sociaux sont poussés jusqu’à des extrêmes qui révoltent et dépriment, petit florilège. Les appartements meublés des quartiers riches sont fournis avec des femmes comme mobilier. Si le locataire s’en va, la femme reste à attendre de savoir si le prochain voudra bien d’elle, comme n’importe quel bibelot. Les épiciers sont eux retranchés tels des banquiers derrière d’épais grillages et gardent précieusement les quelques denrées alimentaires naturelles que parviennent encore à produire quelques fermes transformées en forteresses.

Si l’ouverture du film sur des images d’une nature peu à peu dévastée par la main de l’homme peut paraître manichéenne, naïve et un brin réchauffée, ce que nous propose Fleischer ensuite reste inattendu, qu’il s’agisse de ces camions poubelles munis d’une pelle qui embarquent des manifestants considérés comme des animaux, qu’il s’agisse de ces populations désœuvrées contraintes de dormir entassées dans des cages d’escalier sous la protection d’un garde armé. Un univers froid et austère dans lequel évolue un Charlton Heston toujours impressionnant par sa carrure, son visage et un jeu qui met en avant une aura incontestable. Mais c’est Edward G. Robinson qui parle au cœur, en petit vieillard sensible et nostalgique rempli d’une belle érudition, qui pleure comme un enfant devant un morceau de viande qui ne fait que lui rappeler à quel point l’Homme a gâché sa chance.

Le dénouement du film, que l’on sent venir mais qu'importe car l’essentiel est les questions qu’il pose, laisse derrière lui une fin ouverte. En effet, si les pratiques de la société Soylent que découvre Thorn pendant son enquête sont plus que contestables, tout autant que le fait de les avoir cachées, il reste le fait que l’humanité n’a plus d’autre choix que de les accepter si elle veut survivre encore un peu et on peut vraiment se demander, à la toute fin, si ce qu’a découvert Thorn ne va pas rester volontairement lettre morte. Car son supérieur, même s’il semble accuser le coup des révélations de Thorn, semble prendre le temps de réfléchir aux conséquences d’une telle révélation : la fin à très court terme de l’humanité pour enfin toucher du doigt l'infini, peut-être au-delà...

A mi-chemin entre film grand public et film d’auteur, Soleil Vert sait ménager les spectateurs avertis comme les autres et propose un scénario habile qui amène, sans qu’on s’en rendre vraiment compte, à se poser des questions absolument fondamentales sur notre rapport aux autres, notre rapport à nous-mêmes et surtout le prix que nous donnons à notre vie ainsi qu’à celle des autres. Film prophétique et visionnaire, il anticipe sur ce qui nous attend probablement lorsque nous aurons bu le calice jusqu’à la lie et que ne resteront que les décombres d’une humanité arrogante et dominatrice : la mort de tous par la faute d’une partie.
Jambalaya
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le 2 déc. 2013

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