Dans le paradis blanc de la toundra norvégienne, avant de disparaître, Roos la photographe (Rifka Lodeizen) tente de se réconcilier avec sa mère pianiste (Elsie de Brauw), avec qui elle a toujours entretenu une relation conflictuelle faite d’acrimonie et de froideur. Si Sonate pour Roos s’arrêtait là, il se contenterait d’être une honnête version réactualisée de Sonate d’automne. En effet, tout comme Ingmar Bergman l’avait fait avant lui, Boudewijn Koole commence par mettre en scène un schéma relationnel sclérosé entre une mère que le dressage précoce a affectivement asséchée et une fille malade de son impuissance à briser la glace de celle dont elle attend son lot d’amour parental, en ne nous épargnant rien de la cruelle dureté de leurs échanges.


L’introduction du tiers personnage du petit frère (Marcus Hanssen), dans lequel il peut projeter le regard qu’il portait enfant sur les déchirements de sa famille, bouscule la donne et permet au réalisateur néerlandais de déployer, à partir d’une base solide, sa propre sensibilité. Épargné par le violent effet-miroir que se renvoient entre elles deux femmes de deux générations successives, le jeune garçon réintroduit de l’humanité et de la candeur au sein de cet univers familial glacial. L’idée scénaristique géniale de Boudewijn Koole est surtout de doter son personnage, au prétexte d’un cadeau d’anniversaire particulièrement généreux, d’un matériel perfectionné d’enregistrement sonore. Vivant au cœur des grands espaces norvégiens propices à la contemplation, son oreille musicale affûtée par l’influence maternelle, le petit frère sait instantanément tirer profit de cette technologie mise au service de la captation des sons de l’environnement. Il enregistre sous nos yeux ébahis et mixe pour nos oreilles ébaubies une « sonate pour Roos », géniale composition faite d’échos de gouttes d’eau, de rumeurs de septentrion et de percussions de battements de cœur. Le son trahissant la vie cachée du minéral s’y mêle au souffle manifestant la vie persistante de l’animal pour constituer une bande originale d’une organicité extraordinaire, qui trouve son pendant visuel dans le travail photographique de Roos, dont les clichés ponctuent également ce film résolument cénesthésique.


Cette fabrication de la bande-son intégrée à la diégèse est ce qui subjugue le plus dans ce troisième long-métrage du réalisateur de Little bird et Beyond sleep. Alors qu’elle paraîtrait très intellectualiste si elle se cantonnait aux gammes quotidiennes de la mère virtuose, Boudewijn Koole rend à la musique la dimension sensuelle que sa sacralisation culturelle nous fait parfois oublier. En-deçà des mots, elle est pourtant l’art qui s’adresse le plus directement au corps, vibration de l’inanimé entrant en résonance avec la vibration de l’animé.


Il offre également ce beau cadeau au spectateur, dans une société où il est de plus en plus difficile d’échapper aux fonds sonores, d’un sas de décompression auditive. En n’utilisant jamais une musique artificielle pour combler l’angoissant vide du silence, le réalisateur réhabilite l’écoute active du monde, nous invitant à prolonger après la séance cette disponibilité à l’égard ce qui bruite autour de nous.

etsecla
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le 6 août 2019

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