Alors là on déterre un monument absolu du cinéma mondial : 'Soy Cuba' de Mikhaïl Kalatozov, sorti en 1964. Un film que j'ai pris en pleine face il y a une dizaine d'années et qui, avec le recul, s'impose comme l'un des plus grands chocs esthétiques de ma vie de cinéphile.

​J'ai mis 9. Pourquoi ? Parce qu'on est face à un triomphe total de la mise en scène. À une époque où le cinéma contemporain s'enfonce dans la paresse des fonds verts et des effets numériques cliniques, Soy Cuba nous rappelle ce qu'est la pure virtuosité physique. Kalatozov et son chef opérateur Sergueï Ouroussevski signent des plans-séquences à l'épaule qui défient littéralement les lois de la pesanteur. Tourné à 90 % avec des objectifs ultra-larges de 8mm, le film impose une dynamique et un rythme organique d'une puissance inouïe. Ce noir et blanc infrarouge donne aux palmiers cette blancheur spectrale et aux cieux cette noirceur d'encre. Pour réussir leurs fameux plans aquatiques, ils ont même récupéré un revêtement optique étanche destiné aux périscopes des sous-marins soviétiques ! C'est du cinéma de la matière, de la débrouille et de l'artisanat de génie.

​Le grand paradoxe, c'est son statut politique. C'est une œuvre de commande née de l'union entre l'URSS et le régime castriste, pensée à l'origine comme un tract idéologique contre l'impérialisme américain. Les moyens étaient d'ailleurs pharaoniques : deux ans de tournage et un millier de soldats réquisitionnés en pleine crise des missiles pour un seul plan ! Sauf que la poésie a totalement submergé le dogme. Le film a été rejeté et placardisé à sa sortie par ses propres commanditaires : les Soviétiques le trouvaient trop lyrique, bien loin de la rigueur du réalisme socialiste, tandis que les Cubains n'y reconnaissaient pas leur peuple. C'est la preuve qu'une œuvre formellement radicale refuse de se plier à un logiciel de narration automatique, fût-il étatique.

​Alors évidemment, les gardiens du temple libéral crient aujourd'hui au manichéisme. C'est d'une hypocrisie sans nom. Ce sont les mêmes qui avalent sans broncher la propagande systémique hollywoodienne, digérant chaque semaine une vision du monde ultra-calibrée par les studios américains sans jamais y trouver rien à redire. Kalatozov, lui, a le mérite de la transparence historique. Il utilise ses quatre fables pour filmer la dignité des opprimés — des prostituées exploitées aux paysans chassés de leurs terres par les multinationales.

​Oublié pendant trente ans, redécouvert dans les années 90 grâce à Scorsese et Coppola, Soy Cuba est un météore. Un spectacle unique d'une ambition plastique folle. Un chef-d'œuvre absolu.

Créée

le 16 mai 2026

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