SUNSET (17,2) (László Nemes, HON, 2018, 143min) :


Quatre ans après avoir proposé une nouvelle représentation au cinéma de l'abomination du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, avec le puissant Le Fils de Saul (Grand Prix et Prix FIPRESCI du Festival de Cannes 2015), László Nemes livre un sublime drame intime au cœur de l'empire austro-hongrois à Budapest en 1913.


Ce radical nouvel objet cinématographique s'ouvre sur le visage d'une jeune fille, Irisz Leiter, dont le voile se lève, comme pour mieux annoncer d'emblée ses intentions sur son retour dans cette luxueuse fabrique de couvre-chefs pour la haute bourgeoisie hongroise, appartenant autrefois à ses parents. Cette ouverture définit d'entrée l'ambition retorse du cinéaste en dévoilant un visage dont le parcours sera bien moins clair que ce que cet acte laisse présager, et pose directement notre regard complice sur l'héroïne de l'intrigue, dont le spectateur va suivre le point de vue. Cette optique narrative s'accompagne d'une mise en scène collant constamment au plus près d'Iris, à travers de longs plans séquences anxiogènes. La caméra opte pour le choix de la pellicule 35mm et du format 1:1.85 pour une meilleure optique sphérique enfermant ainsi le personnage dans une vision floue du monde qui l'entoure à l'arrière-plan, au sein d'une superbe photographie à la teneur chromatique qui sied parfaitement avec l'époque et à la poussiéreuse ville de Budapest de la Belle Époque.


Le talentueux metteur en scène invite le spectateur à suivre cette jeune femme assez mutique dans une quête intime, à la recherche de son frère accusé d'avoir voulu assassiner le nouveau propriétaire du magasin, et de faire partie d'un groupuscule révolutionnaire prêt notamment à mettre le feu à cette boutique représentant le luxe. À travers les pas de la jeune femme, faisant face à l'adversité du nouveau patron et de ses collègues pour récupérer "son héritage familial" et la découverte d'un obscur secret, la caméra immersive dépeint un monde bouillonnant où l'insouciance d'avant-guerre se mélange au déclin de la monarchie en Europe. Le scénario se dévoile par petites pièces d'un puzzle à reconstituer grâce à des phrases minimalistes, bribes de mots ou non-dits, avec une subjectivité opaque, reflétant les doutes de la protagoniste illustrés de façon pertinente par une bande son extrêmement travaillée, où de nombreux bruits sourds, vacarmes urbains et conversations inaudibles amplifient cette sensation anxiogène ressentie par Irisz.


Une œuvre romanesque où le cinéaste préfère jouer des ambivalences pour mieux accompagner ce voyage initiatique à l'esprit kafkaïen en cassant les codes de la psychologie du personnage pour nous faire plus ressentir que tout comprendre. Cette fascinante expérience sensorielle immersive déroutante conduit le spectateur exigeant à un passionnant voyage dans les profondeurs de l'âme humaine avant que le monde s'écroule sous le bruit et la fureur des tranchées de la Grande Guerre. Cette esthétique fable cruelle métaphorique révèle un monde qui sombre autour de l'ambivalente jeune femme qui ne comprend pas vraiment pourquoi, étant ici le symbole innocent et sibyllin, presque métaphysique de la capacité de nos civilisations à s'autodétruire. Un magistral long métrage raffiné dans les splendides reconstitutions des costumes et des décors, utilisant intelligemment le somptueux morceau de Franz Schubert La Jeune fille et la mort pour accompagner le cheminement de l'énigmatique Irisz (splendide révélation de l'actrice Juli Jakab) dans sa quête de vérité, jusqu'à la chute...


Venez escorter le chemin embrumé de cette jeune femme, et venez vous perdre auprès d'elle dans les prémices d'un monde au bord du chaos au sein du remarquable Sunset. Vertigineux. Elliptique. Impressionnant. Somptueux.

seb2046
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le 20 mars 2019

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