Je commence par le commencement : Tarde de soledad débute par l’un des plus beaux plans que le cinéma peut offrir — la bête. Nous, face à la masse musculeuse du taureau, dans une nuit bleue, ses naseaux recrachant un souffle humide. C’est captivant et terrifiant à regarder sur grand écran, et rien que pour ça, j’étais déjà embarqué.
Tarde de soledad est une œuvre puissante, un documentaire équivoque — à la fois parce que la corrida, par nature, impose cette ambiguïté morale, mais aussi parce que le film refuse tout commentaire explicite, laissant au spectateur le soin de projeter son jugement : art ? sport ? torture ?
Est-ce que le film me montre une boucherie ou un ballet ? Les deux. On glisse de l’un à l’autre dans les longs plans serrés de Serra (et oui), puis tout se mélange, on vacille, on doute, et de ce trouble naît la réflexion. La mise en scène est si maîtrisée qu’on en vient à douter de la nature de ce qu’on regarde : documentaire ou fiction soigneusement orchestrée ? Comment croire que la corrida existe réellement : cette virilité outrancière, cette sensibilité inattendue, ce mélange de danse et de combat, de vulgarité et de raffinement ; ce respect provisoire pour la bête, suivi d’une détestation brutale ; ce spectacle sanglant, mis en scène en costumes brodés d’or, ajustés au millimètre, éclatants, et qui finiront toujours couverts de sang vif. Le sujet, déjà, est fascinant — mais Serra en extrait quelque chose de plus, qui pousse à penser dans toutes les directions.
C’est aussi pour ça que la discussion qui a suivi la projection, en présence du réalisateur, m’a laissé un goût étrange. Albert Serra, dans une posture provocatrice et caricaturale, comiquement anti-documentaire, a teinté mon ressenti là où je voulais justement préserver du flou. Plus ça va, plus je me convaincs qu’il vaut mieux ne pas écouter les réalisateurs — ou pire encore, les acteurs — parler de leurs propres films. Ce qu’ils en disent, souvent, n’apporte rien, voire rétrécit l’espace mental du spectateur. Revenons à Lynch (toujours) : on n’a pas besoin de « comprendre » un film, ni de sonder l’âme de celui qui l’a fait. Dans le cas de Serra, à l’écoute de la séance de questions-réponses, j’ai eu le sentiment que l’homme était, par moments, plus étroit que son œuvre. Cela dit, Albert Serra en stéréotype catalan mégalo, c’est aussi un spectacle en soi — comique. Le gars fanfaronne, promet une expérience « que vous ne trouverez nulle part ailleurs à ce prix », et force est de constater que Tarde de soledad est un grand film, qui souffle et essouffle.
Au-delà des danses macabres d’une grande beauté — cœur du film — certaines scènes, hors du ring, marquent tout autant. Notamment celles dans le bus du retour : contraste brutal autour du personnage principal, diable sur scène, star virile de la tauromachie — et, soudain, un effacement total une fois sorti de la lumière. Il ne reste qu’un type terne, presque neuro-atypique, qui semble se dissoudre à vue d’œil. Les grimaces et les cris de l’alpha laissent place à un moment d’intimité — et face à ce miroir, quand il plaque son petit paquet dans son bas blanc et rose, je ne sais même plus s’il est touchant ou grotesque.