Tardes de soledad est une arène cinématographique : celle de la déterritorialisation de la mort. On dit qu’à l’heure fatidique, les bêtes sauraient flairer un coin reculé, y creuser leur propre trou et se terrer dans un désert - un désert à soi. Contrairement aux croyances populaires, ce ne sont pas les hommes qui savent mourir, ce sont les bêtes, confessait déjà G. Deleuze. Elles ne dramatisent pas, elles s’abandonnent - et c’est peut-être là tout leur être-au-monde.
Le prologue du film s’aventure en terrain hostile : la caméra se fait la porte-parole de la promiscuité, capturant des images d’un taureau dans son milieu naturel. L’inégalité du regard échangé avec l’animal, donne à voir, l’espace d’un instant, notre agonie à venir. La force d’Albert Serra est de porter à l’écran, sans transition aucune, une inversion des tempéraments. De la figure bestiale du taureau, il ne reste qu’un matador : l’homme aux après-midi de solitude.
Face à son troupeau de toreros, les proies tournent en rond dans ce piège à ciel ouvert qui se referme. De cet homme, on ne sait rien, et son silence sait s’entourer : d’applaudissements des gradins, d’éloges dans la voiture, de derniers soupirs au coeur de l’arène. Le corps de Andrés Roca Rey - c’est son nom - est élancé ; il brandit quelque chose, comme de la sincérité. Il se fard et se pare de lumières dans sa chambre d’hôtel, sa loge à soi. Avant de fermer la porte de l’antichambre derrière lui, il se tourne, par réflexe, vers un portrait de la Vierge. Elle pleure de le voir donner en spectacle la mort toujours recommencée de son fils.
Ce documentaire est la contrefaçon d’une fiction. Les personnages ont l’aisance d’acteurs, les images ont le teint, la texture et la grâce d’une mise en scène,… Tout porte à confusion, comme si le signifiant contredisait en permanence le signifié. Durant le visionnage des séquences de violence, cette même ambiguïté autrefois incommodante, se révèle réconfortante - et pour preuve : le public s’y rattache fermement. Seulement, à coups de répétitions, l’incertitude s’écoule au même débit que le sang, et le doute est balayé par la poussière levée par la charogne qu’on traîne. Ce film est un trompe-l’oeil à l’arrière-goût ferreux qui ne me quitte plus. C’est, sans doute, à cette vérité première, à ce rapport physique, que le Documentaire aspire. Les motivations du cinéaste me sont inconnues ; seul m’est familier l’état dans lequel *Tardes de Soledad *laisse en sortant de la salle : essoufflé, sale, à bout.
Immondice, oui, c’est ça. Voilà le terme que je cherchais depuis hier pour traduire la séquence finale, le clou du spectacle : l’oreille du taureau arrachée et brandie à la multitude en folie. La bête, seule, s’abandonne en silence tandis que notre humanité agonise sous les acclamations des masses.