Les films de procès sont facilement verbeux et statiques, mais Hollywood est passé maître dans cet exercice avec des films marquants dans les années 80 et 90 comme A double tranchant, le Maître du jeu, les Fantômes du passé ou Présumé innocent... mais dans les années 50, ce genre était déja bien maîtrisé, on se souvient de Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger. Il suffit d'un réalisateur suffisamment expérimenté, au regard aiguisé et ironique, tout à fait le portrait de Billy Wilder.
Pour ce film, il s'inspire non pas d'un roman mais d'une pièce d'Agatha Christie, la "reine du crime" de la littérature anglaise ; ayant vu la pièce, Wilder parvient à convaincre un producteur d'en acheter les droits et de lui permettre de tourner son film en Grande Bretagne, dans l'ambiance d'un tribunal londonien. Il demande au décorateur français Alexandre Trauner de concevoir des décors vraiment cinématographiques afin d'éviter les pièges du théâtre filmé, et de pouvoir facilement déplacer ses caméras pour mieux diriger ses acteurs. Alors certes, le film peut sembler statique, et se limite surtout à 2 décors de Trauner : la reproduction d'un tribunal anglais et le bureau de l'avocat incarné par Charles Laughton ; malgré ça, le système de va-et-vient entre bureau et tribunal ne semble pas vraiment statique, et de toute façon, l'intrigue judiciaire est tellement constellée de retournements et de coups de théâtre, que ça en devient passionnant.
Le plus étonnant, c'est que Billy Wilder se prend un peu pour Alfred Hitchcock car il s'amuse à composer un suspense dans le style d'Hitchcock ; et c'est vrai que ça y ressemble beaucoup dans sa structure, de plus, Wilder emploie des acteurs qui ont joué chez Hitchcock : Marlène Dietrich dans le Grand alibi, Charles Laughton dans le Procès Paradine, ou John Williams dans le Crime était presque parfait. Est-ce que Hitchcock aurait fait mieux que Wilder ? rien n'est certain, mais les 2 réalisateurs ont chacun leur style, et chacun était un monstre sacré d'Hollywood en matière de réalisation et de direction d'acteurs.
Le résultat est un brillant film de procès, le spectateur vit littéralement le procès, avec ses multiples rebondissements, coups de théâtre et surprises dans cette intrigue judiciaire concoctée par l'esprit délicieusement retors de miss Christie. La manipulation est au coeur de l'intrigue, l'avocat croit tenir les cartes en main, et il est sans doute une marionnette dont les prétendues victimes tirent les ficelles.
Le film gagne aussi par son interprétation extrêmement brillante : Marlène Dietrich compose un personnage complexe de femme vénéneuse à la froideur étudiée, Tyrone Power excelle dans un rôle moins lisse que dans ses autres films (et ce sera hélas sa dernière apparition à l'écran), quant à Charles Laughton, il est éblouissant et se surpasse en vieux renard du barreau, à l'esprit malicieux et sans se départir de son esprit de dérision. Dans le reste de l'interprétation, on trouve plusieurs acteurs anglais comme John Williams déja nommé, Henry Daniell, Ian Wolfe, Una O'Connor, Thorin Thatcher qui incarne un procureur tenace, et Elsa Lanchester en infirmière tyrannique, alors qu'elle était madame Laughton à la ville.
Voici donc un film jubilatoire que j'ai revu avec un grand plaisir, dont je remonte la note, un des meilleurs films de procès qui de plus permet de se familiariser avec le cours des débats et le fonctionnement d'un tribunal anglais, très différent d'un tribunal américain ou même d'un tribunal français auxquels on est plus habitué.