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L'Amérique meurt de ses rêves. Elle n'accepte pas l'étranger qu'elle utilise pourtant pour se construire. Elle est vénale, perverse, déviante, elle est ingrate, elle est tordue, comme cette Statue de la Liberté renversée qui d'emblée annonce que nul ne saura supporter l'Amérique s'il ne renonce à son identité pour la servir.

Brady Corbet, ambitieux, c'est un euphémisme, veut dire tout cela, dans un cri de rage que les années de préparation et le tournage éprouvant traduisent, mais semble ne pas savoir comment, multipliant les biais, les sujets, déguisant derrière ce portrait quelque chose qu'il cachera toujours un peu. Et son film de se perdre et de rompre dangereusement le contrat qu'il signe avec le spectateur.


Car la première partie (et cette ouverture en plan séquence littéralement renversante) a quelque chose des fresques immenses que seul le siècle dernier et les États-Unis semblent savoir nous offrir.

Sans en imposer la lenteur, il assume la hauteur de son sujet et, tout en mesures millimétrées, il adopte le souffle des grands récits épiques (ce que la musique hymnique, qu'on dirait héritée d'un Vangelis torturé ou d'un Wojcieh Kilar ressuscité, souligne bien), des grands mythes fondateurs américains, ceux de la route ou du rail qui taillent droit vers l'horizon, vers le futur, ceux de la vapeur des trains et du profil des grues qui se dressent dans le ciel.

Adrian Brody est son incarnation parfaite, tout en souffrance refoulée, en fragilité, en force paradoxale aussi. A la rigidité brutaliste de l'architecture s'oppose la caméra portée, le gros plan flou (qui masque admirablement une économie de moyens), le design sonore hypnotisant, brouillon et surchargé, les plans radicaux et jusqu'au boutistes et la multiplication de petites icônes photograpiques sublimes qui capturent une époque.


Après un entracte inutile, tant le rythme est suffisamment soutenu et l'histoire passionnante (mais qui aura au moins le mérite de rappeler rappeler l'expérience collective vécue qu'est ce grand divertissement qu'on appelle cinéma), s'ouvre la seconde partie, sous le superbe titre "The hard core of beauty".

Et quelque chose s'effondre alors. Car de cette fresque passionnée s'extrait soudain de l'horreur. Et la menace sourde que l'on semblait déceler sans s'autoriser à croire qu'elle adviendrait à un moment advient. De la beauté et de cette sorte de retrait macroscopique et objectif que nécessitait l'étalement sous nos yeux de la grande Histoire, le film change alors de lentille pour atteindre le microscopique et l'horreur intime. Ce qui était en puissance se réalise.


Le film accuse alors quelques baisses de rythme, la faute à une construction soudain plus traditionnelle (la montée en puissance puis la chute, l'arrivée du personnage féminin, relégué à l'éternelle "femme derrière le grand homme", le retournement de certains personnages, passant d'alliés à traîtres, ...), le tout ponctué de quelques péripéties accessoires, de plans séquences inutilement étirés et de personnages parasites sous-exploités. Il y a heureusement toujours quelques moments de grâce pure, notamment ce voyage hors du temps dans une carrière de marbre en Italie. Mais le malheur, la détresse fragile et sourde qui pesaient sur le film basculent, et ce dernier délivre son discours en contrepied.


A travers le brutaliste, Brady Corbet nous livre en fait et en fin le portrait d'une décadence aristocratique et d'une xénophobie terribles. Ou comment, en fuyant le fascisme, le héros rencontrera le capitalisme et ses travers. Mais force est de constater que le réalisateur peine à montrer patte blanche avec son spectateur. Se refusant par son ton à la prise de parti, le film, à l'image de son héros et de son épouse, est insaisissable, perturbant, et finit par échapper à celui qui le voit, poussant au détachement, voire à l'ennui.

Plus il avance, plus The Brutalist porte mal son titre, car László Toth est éclipsé par le sujet de fond, par le propos, et la direction prise par le récit, qui ne fait de lui que le prétexte à autre chose.


On trouvera ce contrepied (bien illustré par une séquence finale parfaitement inattendue et complètement ratée) abusif ou génial, c'est selon. Mais il faut bien avouer qu'il transforme une fresque immense en illustration de méandres mentales, en radiographie d'une Amérique construite sur ses contradictions qui, bien qu'osée de par l'actualité de son message, sentira peut-être un peu trop l'esbroufe.



"Dreams slip away.

- Yes, I know.


Créée

le 13 mars 2025

Critique lue 36 fois

Charles Dubois

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