Réalisé par Brady Corbet, The Brutalist est sorti avec pour promesse de tout rafler aux Oscars, bien appuyé par une campagne de promotion agressive. C'était donc difficile de passer à côté de cet évènement le 12 février dernier. Attention, ceci n'est pas un biopic. Le réalisateur et sa coscénariste norvégienne Mona Fastvoldse (qui est également sa femme) se sont inspirés de plusieurs personnages réels pour écrire le scénario, mais c'est une fiction, certes ancrée dans la réalité historique, mais ça n'en reste pas moins une fiction. Le personnage interprété ici par Adrien Brody n'a donc pas existé à proprement parlé. Quant à Brady Corbet, c'est un jeune réalisateur que je ne connaissais que pour son rôle en tant qu'acteur dans Mysterious Skin (2004), ce qui ne date pas d'hier. Mais le jeune acteur a fait un long chemin depuis et est passé derrière la caméra pour devenir réalisateur.
C'est l'histoire d'un architecte hongrois de confession juive László Tóth (Adrien Brody) qui a survécu à l'holocauste et qui émigre aux Etats-Unis, au sortir de la seconde guerre mondiale. Son épouse Erzsébet (Felicity Jones) quant à elle est restée bloquée en Europe. Nous sommes au début du film lorsqu'il débarque à New-York avec cette image marquante de la statue de la liberté vue d'en bas et à l'envers. Au sortir de bateau, László sera accueilli par son cousin Attila (Alessandro Nivola) et il n'a qu'une seule idée en tête, faire venir sa femme et sa nièce Zsófia (Raffey Cassidy) avec lui. La solution il la trouvera peut-être auprès de la famille Lee Van Buren, dirigée d'une main ferme par le patriarche Harrison (Guy Pearce) dont on soupçonne très vite un tempérament colérique, un trait de caractère que l'on retrouve également chez son fils Harry (Joe Alwyn) qui se montre tout de suite menaçant auprès de László. Le contraste avec sa sœur Maggie (Stacy Martin), plus douce, détonne d'autant plus.
Harrison est enclin à aider László car il est tombé amoureux de ses créations, notamment après que ce dernier ait refait sa bibliothèque. Il n'y a aucun romantisme là-dedans, Harrison est un pur capitaliste et ne l'aide que par intérêt. Il lui commande donc la confection d'un bâtiment gigantesque inspiré de ce courant d'architecture nommé le brutalisme, pour honorer sa mère décédée. La construction de ce pseudo mausolée géant ne va pas se faire sans embûches. László devra gérer ses douleurs physiques et psychologiques, à savoir ses traumas d'après guerre et sa dépendance à la drogue.
Le film de Brady Corbet a pour particularité de se dérouler en deux parties séparées par une entracte de quinze minutes, minutée à l'écran à l'aide d'un compte à rebours. C'est peu dire, que c'est peu commun de nos jours. Faire un film de plus de trois heures trente, qui plus est avec une entracte au milieu, c'était clairement un parie risqué, mais au final c'est un parie gagné. La scène d'ouverture et la première partie du film avant l'entracte est un véritable coup de maître. Le film serait parfait s'il ne souffrait pas de certaines longueurs dans sa seconde moitié et d'un épilogue plus ou moins convaincant (à mes yeux). Toujours est-il que ce final est totalement cohérent et valide la psyché du personnage principal.
Le Brutalisme c'est une idée de grandeur étirée, avec des monuments imposants, froids et épurés. Et la construction psychologique de László suit la même idée, c'est un personnage qui a une certaine rudesse, qui nous est présenté dur et âpre. Cette rudesse, elle est bien sûr justifiée par tout ce qu'il a vécu dans les camps de concentration. Cette rudesse et son talent, c'est ce qui va aussi lui permettre de monter les échelons, bien qu'on peut y voir aussi l'immigré broyé par le système américain. László a vécu le pire, il a survécu à l'holocauste, mais son destin le ramène quelque part à une autre forme d'exploitation, celle du capitalisme américain.
Mais toujours est-il que le rebondissement final avant l'épilogue et l'épilogue en lui-même, me paraissent un peu trop pompeux et excessifs ...
Dans une scène extrêmement glauque, on voit Harrison violer László complètement soûl dans la carrière en Italie. On comprend aussi, dans une scène précédente, que le fils de l'industriel avait lui aussi abusé sexuellement de la nièce de László (ce n'est pas montré à l'écran, mais c'est clairement sous-entendu). On a donc le capitalisme qui viole l'art et l'artiste. S'ensuit ensuite ce faux-suspense de la mort ou non d'Harrison. Ne pouvant pas assumer ce qu'il a commis, il disparait dans les méandres du monument conçu pour honorer la mémoire de sa mère.
Et dans l'épilogue, on a enfin la réponse à pourquoi ce monument était si important aux yeux de László ...
Le monument aurait été conçu en référence aux camps de concentration, en réponse à la souffrance du peuple juif. Cette révélation est à la fois très forte et cohérente, mais ça m'a paru un peu trop facile quand même !
Adrian Brody crève littéralement l'écran et mérite amplement son deuxième Oscar du meilleur acteur obtenu il y a quelques jours. Par ailleurs, László n'est pas sans rappeler le compositeur polonais Wladyslaw Szpilman, rescapé des camps de concentration et pour lequel il a reçu son premier Oscar du meilleur acteur en 2002 (Le Pianiste de Roman Polanski). László et Szpilman sont donc deux survivants des camps de concentration et ont vécu les mêmes horreurs. Difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux personnages, qui plus est interprétés par le même acteur. Felicity Jones qui joue sa femme est très très touchante. On n'entend que sa voix dans la première partie du film et lorsqu'elle apparait enfin après l'entracte, on est tout de suite touché par son personnage. Guy Pierce lui aussi est très convaincant, délicieusement odieux et répugnant, tout comme Joe Alwyn qui joue son fils.
Bref, The Brutalist est un film dense et brillamment mis en scène, avec des performances d'acteurs exceptionnels et d’énormes qualités cinématographiques. C'est un film qui aime prendre son temps pour développer son histoire, qui étire son concept pour en faire une véritable expérience de cinéma. Le film, notamment dans sa seconde moitié, souffre d’un certain essoufflement, mais on retiendra surtout l'ambition derrière ce projet et une grande maitrise de l’auteur, Brady Corbet.