Comme j'ai pu le lire ou l'entendre ici et là, The Brutalist constitue effectivement l'OVNI cinématographique que sa réputation lui précède. Film fleuve sur un fait historique (la shoa), sur un courant artistique architectural (le Brutalisme), sur l'avènement d'un autre courant, cette fois-ci économique (le capitalisme) et sur un pays (les États-Unis), les 3h15 de pellicule sont indéniablement justifiées et nécessaires pour porter à l'écran des thématiques aussi complexes.
Difficile de pouvoir cité de mémoire la dernière séance de cinéma qui m'avait à ce point enthousiasmé. Difficile également d'imaginer que le cinéaste Brady Corbet, comédien de formation, plutôt discret, dont les deux précédentes réalisations n'avaient rencontré ni de succès public, ni de succès critique, soit l'homme derrière cette oeuvre immense. Puis, en se penchant plus en profondeur sur la filmographie de Corbet en tant qu'acteur, des noms apparaissents (Haneke, von Trier, Östlund, Assayas, Bonello), des liens se font et finalement une conclusion se tire : ce jeune cinéaste états-unien de 36 ans a dû probablement s'inspirer et se nourrir du travail de ces éminents artistes européens pour donner corps à ce projet (peut-être bien celui d'une vie).
The Brutalist, en effet, ne présente rien de comparable avec ce qui se fait dans le cinéma nord-américain. Loin de moi l'idée de poser des étiquettes, mais je ne vais rien apprendre à personne, l'industrie du cinéma des États-Unis a préféré, dans la majorité de ses productions au cours de la dernière décennie, se contenter de recettes similaires, de plats réchauffés ou de vieilles soupes dans de nouvelles casseroles (spoiler alert : ça reste de la vieille soupe). Le long-métrage ne cesse de proposer (surtout formellement) des idées, des fulgurances et des moments de bravoure qui rappelle par instant un autre grand film sur le capitalisme et les États-unis, There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson. Les séquences oscillent entre divers registres : de la contemplation au grand angle en passant par son travail de la lumière ample, à la fois contrasté et texturé (dû au 35 mm VistaVision). La mise en scène se maintient dans une évocation d'expérimentations menant par moment le film vers des sommets d'abstraction (séquence des ombres dans l'appartement new-yorkais) voire d'onirisme cauchemardesque (séquence des grottes à Carrara).
Si l'indicible atmosphère qui traverse l'entièreté de The Brutalist et son rytme tremblant (au sens où le film contient sans cesse des ruptures) rendent son visionnage passionnant, sa deuxième partie souffre de la comparaison avec la première à mon sens. Que l'intigue constitue une boucle infernale, celle de ce pacte faustien entre l'artiste démiurge et son mécène diabolique, présente une certaine limite narrative, sans pour autant ennuyer où tirer le film vers le bas, grâce notamment à l'intervention du personnage d'Erzsébet, épouse de Toth, bouleversante Felicity Jones qui forme avec Adrien Brody (revenu des abysses du système hollywoodien pour un probable second Oscar) un couple complexe, déséquilibré par l'ego de l'un et la lucidité de l'autre. Corbet prouve qu'au-delà de son indéniable maîtrise esthétique, la grande réussite de son film n'aurait pu être totale sans le soin porté à l'écriture des personnages et à leur substance éminement tragique.
Le plaisir que j'ai pris devant The Brutalist (et que d'autres prendront certainement) se distille donc dans la capacité à percevoir cette proposition comme une déclaration d'amour au cinéma, peut-être sous certains aspects trop théorique, mais définitivement sincère. Que Brady Corbet et ses collaborateur.ices soient parvenues à sortir ce film représente une nouvelle encourageante et devrait être soutenue par l'ensemble des cinéphiles et amateur.ices de cinéma (même auprès de celles et ceux qui sortiront déçu.es de leur séance) car de la réussite financière de The Brutalist pourrait resurgir un cinéma états-unien d'auteur d'envergure (actuellement réservé à seulement quelques noms). À moins, qu'au hasard, un énième magnat se prenant pour Dieu, ne décide de venir mettre son vilain nez (orange) et faire son Van Buren.