Au cinéma, comme dans la vie, on peut voir le verre à moitié-plein, ou à moitié-vide. Un film-fleuve de 3h35, entracte compris, sur la trajectoire d'un architecte hongrois, rescapé de la Shoah, émigrant aux États-Unis peut tout à la fois être vu comme une œuvre dantesque et vertigineuse, ou comme un long-métrage ronflant, m'as-tu-vu et carrément boursouflé.
Et toujours comme dans la vie, la vérité peut se trouver quelque part au milieu...
The Brutalist, c'est d'abord un vrai "faux-biopic" : on y suit László Tóth, architecte juif-hongrois qui traverse l'atlantique pour fuir l'Europe et vivre le rêve américain. De ses modestes débuts à Philadelphie, dans la boutique de meubles d'Attila, son cousin, à sa rencontre avec Harrison, cliché du richissime snobinard américain qui le prend sous son aile et révèle son talent inouï à la société, jusqu'à la déchéance finale et la réhabilitation, quelques décennies plus tard.
On croirait voir l'histoire vraie d'une figure artistique méconnue à qui l'on rendrait hommage (ou plutôt justice) au détour d'un biopic.
La vraisemblance d'un faux-biopic
C'est la vraisemblance et la justesse de cette trajectoire qui fait la force du film : le fossé culturel et même humain qui sépare László, cet Européen meurtri par les événements et l'expérience du camp de Buchenwald, et la famille Harrison, pétrie d'un mépris et d'un racisme paternaliste, symbole du capitalisme américain des années 1950. "Vous êtes tolérés", explique le fils Harrison à un László usé et désabusé par cette petite-société qui ne voit en lui qu'une attraction ou un filon à exploiter. Alors que le père (joué par un Guy Pearce génialement caricatural) fustige le "potentiel gâché" de l'architecte qui perdrait son temps à boire et à faire la fête, validant selon lui les clichés sur sa communauté.
Le racisme ambiant dont László est toujours, d'une façon ou d'une autre, victime et dont on ne peut espérer se débarrasser qu'au prix d'un reniement ou d'une "assimilation" totale, incarnée par Attila, converti au catholicisme et marié à une Américaine, ou bien en quittant les Etats-Unis pour rejoindre Israël, ce que la nièce de László finit par faire.
Cette vraisemblance donne au film toute sa substance : Adrian Brody explique s'être inspiré de sa mère, "une immigrante hongroise qui a émigré vers les États-Unis en 1957" et c'est bien à ces immigrés juifs ayant fui la guerre, sinon à ce László imaginaire, que le film rend justice avec, encore une fois, beaucoup de justesse.
Vidons un peu le verre
Néanmoins, puisque l'on s'est promis la nuance, disons que cet exercice de style de faux-biopic charrie certains des défauts inhérents au genre : le caractère très linéaire du récit, avec l'ascension puis la descente aux enfers, donne un côté extrêmement convenu au scénario.
Ainsi la première partie paraît presque fade : l'anonyme qui part de rien, dont un généreux mécène découvre le talent, c'est du déjà-vu et ce même si le film finit par ternir cette vision romancée en deuxième partie (deuxième partie dans laquelle Felicity Jones, d'ailleurs, montre l'étendue de son talent, interprétant Erzsébet, la femme de l'architecte, elle aussi rescapée des camps).
Et c'est sans doute là que la durée du film ainsi que son manque apparent de modestie peuvent poser question : 3h35, c'est bien, mais tout est-il bon dans ce très-long-métrage ? Encore une fois, la réponse est sans doute dans la nuance.
Il reste que The Brutalist est un film généreux et juste, qui vaut le coup d'être vu.