The Brutalist, c’est le nom adulé par la plupart des grandes récompenses filmiques ces dernières semaines. Fresque monumentale de trois heures et demie sur la vie fictive d’un architecte hongrois, survivant du camp d’extermination nazi, László Toth part trouver, comme tant d’autres, le rêve américain. László rencontre un riche dandy et mécène du Mid-Atlantic qui l’engage pour une création colossale et hors norme. Mais, sorti en 2025, le film ne retrace pas l’histoire d’un rêve américain, encore moins sous l’actuelle présidence d’Elon Trump et du charmeur aux dents parfaites J.D. Vance. La décennie des années 2020 semble s’être ouverte (Nomadland, et Minari 2020) sur la perte d’espoir définitive de l’idéal américain. Il est certain que les songes états-uniens s’étaient déjà éteints dans un réveil lent et agonisant, mais il est maintenant clair que la seconde réélection du président Donald épuisa pour beaucoup les dernières places auprès d’Orphée.
Cessons donc le fil de la métaphore pour nous attarder sur The Brutalist. Après des années de travaux, le film sort enfin au grand public et obtient le succès de ses efforts avec 110 prix et 310 nominations. Il dénote notamment grâce à ses décors et sa direction artistique magistrale. Des dessins d’architectes précis, minutieux et réalistes tombent sous le joug d’un amour pour le brutalisme et le Bauhaus. Les maquettes miniatures mais aussi celles grandeur nature, rien n’est laissé au hasard : c’est le grand art de Judy Becker qui a confectionné de telles œuvres. Pastiche de la maîtrise architecturale, elle a su rendre crédibles les croquis, plans au sol, et tout l’office spectaculaire de László.
Quant à ce dernier, il est brillamment incarné par Adrian Brody, qui doit incarner à nouveau les souvenirs douloureux de la Shoah. Après The Pianist, c’est ici le personnage hongrois qui fuit l’Europe, emportant avec lui les lourds bagages d’un passé traumatique. La Zone d’intérêt nous montrait l’envers des murs ; The Brutalist nous montre la suite directe, et le retour à la vie civile après un tel événement. La vie de László se constitue ici d’un essai permanent d’assimilation et de reconnaissance aux États-Unis d’Amérique, après avoir été séparé de sa femme et de sa nièce, toutes deux en vie, bloquées dans l’ancien monde par l’ostéoporose de sa femme. László se heurtera rapidement aux critiques antisémites subtiles et autres dégradations racistes de la part d’une Amérique blanche et aisée. Après une bibliothèque et quelques mois de servitude, László trouvera sa salvation dans le mécénat d’un bourgeois yankee, lui demandant un centre culturel et religieux gigantesque et spectaculaire, supposé revitaliser la région, et ainsi l’influence du milliardaire. L’architecte semble avoir le vent en poupe, mais dès la deuxième partie, les origines ethno-nationales de László ne sont pas restées sur Ellis Island, et le fantasme d’une vie meilleure se voit entravé. À l’instar d’Anora, qui suit à peu près la même structure de rêve, puis d’effondrement et de retour à la réalité, la vie aux États-Unis pour Vanya dans Anora se résume à son retour en Russie, et à l’anyah de la famille Toth. En somme, une sorte de force invisible semble inexorablement ramener les sans-parts Rancièriens dans une condition normalisée par les États-Unis, excluant les hoi polloi du système bourgeois WASP. Maintenant programmée pour échouer, l’Amérique semble être de plus en plus représentée comme une terre d’exil plus qu’un oasis à l’épreuve des classes.
Dans cette deuxième partie, la mise en scène change, les tons sont froids, la musique inquiétante, l’esthétique générale nous annonce la tempête. Le riche dandy finira par violer László, déjà chargé sous le poids de ses souvenirs, dévoilant ainsi le contrôle qu’il pense avoir sur ce qu’il appelle une "sangsue sociale". Le visage du mécénat se dévoile sous celui du propriétaire narcissique et violeur qui possède (dans tous les sens du terme) ses employés. Cependant, le revirement de personnalité presque surréel du riche, ainsi que de la mise en scène, est d’une brutalité telle qu’il m’a semblé presque artificiel. Brady Corbet représente l’ascension d’une pyramide sociale déjà obstruée par des valeurs traditionnelles verrouillées, mais manque toutefois de subtilité. Le méchant propriétaire et son fils, chien de garde familial qui n’attend que la reproduction économique, la fille tranquille et empathique : c’est intéressant, mais c’est aussi connu. Le contexte historique lui offre une fenêtre bien utilisée pour rendre le tout plus intrigant malgré un certain manichéisme narratif vu et revu. Les thèmes et la manière d'aborder le récit font penser à une version naïve de l'excellent "There will be blood".
Le film est donc une large fresque peignant la confiance de plus en plus fragilisée envers une nation bipolaire, ne sachant plus choisir entre ses valeurs originelles, et la peur du pauvre, étranger (en tous sens) aux nouvelles mœurs des oligos. La musique de Daniel Blumberg sublime les plans généraux des efforts de Becker, reprenant un ton postmoderne rappelant les sonorités de Penderecki, lui-même artiste d’une période cicatricielle qui semble encore aujourd’hui nous inquiéter. Le film dans son ensemble est bon, les jeux d’acteurs sont merveilleux, les décors somptueux et le rythme fonctionne, prenant le temps de raconter l’ascension lente d’un migrant tout en joignant au récit les problèmes matrimoniaux du couple, les problèmes financiers et les maladies héritées des camps, qui pourriront pour toujours la vie de chacune des victimes.