Il y a des films qui ne cherchent ni à séduire, ni à divertir, ni même à raconter une histoire au sens classique du terme. The Exit of the Trains de Radu Jude fait partie de ceux-là. C’est un film frontal, austère, parfois éprouvant, mais profondément nécessaire. Un film d’intérêt public, au sens le plus fort du terme.


À travers un dispositif d’une radicale simplicité qui consiste à un défilement de photographies d’archives, accompagnées de témoignages et de documents historiques, Radu Jude rend visibles des crimes que l’histoire officielle a longtemps relégués dans l’angle mort de la mémoire collective. Le pogrom de Iași, les trains de la mort, et plus largement la responsabilité directe de la Roumanie dans l’extermination de centaines de milliers de Juifs et de Roms durant la Seconde Guerre mondiale. Cette invisibilisation, Jude la nommait déjà dans Journal d’un confiné : « Le mémorial de l’Holocauste, caché sur un parking, est visible. Mais les centaines de milliers de Juifs et Roms tués par des Roumains pendant la guerre sont invisibles. »


The Exit of the Trains est précisément une tentative de réparation de cette invisibilité. Le film refuse toute dramatisation, toute musique larmoyante, tout montage émotionnel. Les photographies défilent, implacables. Des visages, des corps, des regards figés dans le temps. Ce sont parfois des bourreaux qui posent, parfois des victimes déjà condamnées. Jude ne hiérarchise pas les images, ne les explique pas à l’excès. Il laisse le spectateur face à l’horreur brute, sans échappatoire possible. Ce choix formel divise. Certains reprochent au film sa longueur, sa monotonie apparente, son absence de respiration. Mais cette fatigue fait partie de l’expérience. Elle n’est pas un défaut : elle est politique. Le film ne cherche pas à être regardable, il cherche à être enduré. Comme une mémoire que l’on ne peut plus contourner.


Là où The Exit of the Trains devient réellement bouleversant, c’est dans la manière dont il déconstruit les récits nationaux confortables. Le mal n’est pas ici importé, abstrait ou uniquement nazi. Il est roumain, local, administratif, banal. Ce sont des policiers, des militaires, des civils. Des gens ordinaires. Et cette banalité du crime, rendue par la fixité des images et la sécheresse des témoignages, glace bien plus que n’importe quelle reconstitution.


On pourrait reprocher au film de rester dans un dispositif rigide, presque muséal. Mais Jude assume pleinement cette frontalité. Il ne s’agit pas de cinéma comme spectacle, mais de cinéma comme archive, comme contre-monument. Un cinéma qui ne cherche pas à consoler, mais à déranger durablement.


À mes yeux, The Exit of the Trains n’est pas un film que l’on aime au sens habituel. C’est un film que l’on juge essentiel. Un film qui comble un vide béant dans la mémoire européenne, et qui rappelle que l’oubli est toujours une construction politique.


Je lui mets 8/10, non pas parce qu’il serait imparfait dans ce qu’il entreprend, mais parce que son radicalisme, aussi nécessaire soit-il, en fait une œuvre difficile, exigeante, parfois presque insoutenable. Mais c’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être vue, partagée, et discutée.


Un film pour se souvenir. Et surtout, pour ne plus détourner le regard.

Corn-Flakes
8
Écrit par

Créée

le 4 janv. 2026

Critique lue 7 fois

Corn-Flakes

Écrit par

Critique lue 7 fois

Du même critique

Sheitan

Sheitan

7

Corn-Flakes

54 critiques

Critique de Sheitan par Corn-Flakes

Un film à double tranchant, s'adressant premièrement à une jeunesse française avec ces personnages et leurs langages. Puis, après, à nous, vieux con à la critique facile. J'avoue que je m'attendais à...

le 5 août 2010

Invocation of My Demon Brother

Invocation of My Demon Brother

10

Corn-Flakes

54 critiques

69, année diabolique.

1969. C'est une date importante aussi bien au niveau des Etats-Unis qu'au niveau mondial. C'est effectivement une période située en plein cœur du mouvement hippie, avec son apogée le 15 août de cette...

le 20 mars 2011

Le Sel de la terre

Le Sel de la terre

8

Corn-Flakes

54 critiques

Des féministes communistes !

Film délicieusement anticonformiste. A l'époque, en 1953, on aurait davantage remplacé le délice par le danger. En effet, ce film américain profondément communiste est réalisé par une poignée de...

le 12 janv. 2011