Dans le monde d’après, du ciel pleuvent les poubelles. C’est une des premières images du quatrième long de maître Tsai, et elle a la double vertu d’être aussi frappante que poétique. Nous sommes à Taïwan, la fin du siècle est au coin de la rue et le cours des choses est en crise, en grave et profonde récession, à une pandémie près de mettre la clef sous la porte. Un récit de science-fiction dystopique donc.
C’est qu’un mystérieux virus sévit sur l’ensemble de l’île et condamne les malheureux qui le contractent à se métamorphoser en cancrelat. Préconisant l’évacuation et la mise en quarantaine des quartiers à risque, le gouvernement opte pour le passage en force en y coupant la distribution de l’eau et en arrêtant le ramassage des ordures, tout faire en somme à ce que la réalité devienne inhabitable pour une humanité parasite. Evidemment, certains demeurent. Et parmi eux nos héros, l’homme et la femme, l’un vivant au-dessus de l’autre, voisins séparés par quelques centimètres de béton à peine certes, mais également par une autre frontière que l’on connaît tous, cloison séparatrice propre aux grandes ruches urbaines hyper congestionnées, aussi intangible qu’elle est (voulue, en tout cas) infranchissable.
Histoire d'eau
Ainsi, cette humanité restante, enclavée, réfractaire, est condamnée à errer sans but dans des marchés vides, à chercher à se réapprovisionner en produits qui n’existent plus, à stocker des montagnes de papier toilette dans son salon parce que bon, la fin du monde ne signifie pas qu’il faille tout de même renoncer aux rudiments du savoir-vivre. Devenu excédentaire à sa propre existence absurde, exilé d’un Paradis perdu dont on n’a plus même le souvenir, chacun n’est rien d’autre qu’une menace potentielle pour sa santé et celle des autres. En conséquence, il faut contenir, aseptiser, extraire puis isoler l’individu d’un réel qui prend l’eau, de toutes parts.
Et puisque désormais le péril est partout et en tout le monde, tapi dans l’ombre et prêt à nous buter jusque dans nos chiottes, elle aussi, l’eau, est devenue problématique. Elle est envisagée ici exclusivement en tant que matière première à exploiter et à contrôler, denrée comme une autre dont il faudrait faire un usage rationnel et technicien. C’est quand elle est à l’état sauvage, facétieuse, libre et forcément coupable, lorsqu’elle échappe au contrôle strict et utilitariste du monde moderne que le récit parvient à dérailler, la machine à se gripper, et le proverbial grain de sable à surgir des coulisses et à foutre un zbeul bienvenu.
Détail amusant : la première interaction entre elle et lui se fait dans la viscosité liquide d’un vomi d’ivresse. Tout ça à cause d’un trou au plafond, lui-même causé par un problème de conduite d’eau. Même dans la fuite, reclus et emmuré chez soi à demi-vivant, on ne peut être à l’abri d’une fuite, d’un trou béant qui viendrait éventrer notre carapace hermétique. On est toujours rattrapé par le monde, d’une manière ou d’une autre. Plus qu’un dérèglement narratif, ce trou va agir comme un révélateur de caractères et de névroses. Et, dans les deux sens, c’est une affaire d’égoïsme.
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La suite, ça se passe par là.