Suite au succès du Syndicat du crime, John Woo peut enfin se lancer dans des projets plus intimes, ceux qui lui tiennent vraiment à cœur. The Killer en 1989 en est l’un des premiers, et on sent dès les premières minutes que Woo raconte quelque chose qui nous (et surement lui aussi) dépasse un peu : l’histoire d’un tueur professionnel qui se découvre une forme d’humanité inattendue après avoir accidentellement blessé une chanteuse innocente.
Cette simple accroche lui suffit pour déployer tout ce qu’il aime : l’honneur, la loyauté, l’amitié impossible et un romantisme presque niais, mais sincère qui finirait (presque) par nous emporter. Woo parle ici de valeurs comme un gamin parlerait de ses héros : avec sérieux et premier degré, il ne prend pas le spectateur pour un con et assument ses références, son envie d'action et le symbolisme.
Woo sublime l'action, transformant chaque scène de violence en véritable ballet. Les gunfights ne sont jamais gratuits, ils deviennent chorégraphiés, presque musicaux, comme dans la séquence de l’église où les colombes surgissent (avant que ça ne devienne un gimmick un peu lourd) avant que les balles ne pleuvent. L'excès est clairement là, mais tout est tellement assumé, tellement lyrique, que ça fonctionne.
Ce qui impressionne aussi, c’est la manière dont Woo tisse progressivement les relations : entre le tueur et la chanteuse puis celui-ci avec l’inspecteur, qui finit par respecter celui qu’il poursuit. Leur face-à-face dans l’appartement, armes pointées l’une sur l’autre, mais avec une admiration palpable, dit plus que mille dialogues. Ce sont deux hommes guidés par un même code, deux solitaires qui finissent par comprendre qu’ils se ressemblent, même si la société les place dans des camps opposés.
Certains remplacent les dialogues par les visages, Woo le fait par l'action et le symbolisme.
L’écriture est un prétexte mais fonctionne grâce à la mise en scène du cinéaste qui transforme chaque fusillade en opéra sanglant, avec ralentis, tableaux de mort et gerbes de sang éclaboussant les costumes immaculés. La scène du bar, par exemple, où Chow Yun-Fat traverse la pièce en sabrant le décor au milieu des silhouettes armées, est un modèle du genre : élégante, lisible, stylisée, presque chorégraphique. On dirait une danse macabre où chaque balle est un pas de plus vers la tragédie.
Et c’est bien une tragédie qui se joue ici. Tout le film semble baigner dans une odeur de mort, comme si les personnages savaient qu’ils n’en ressortiraient pas vivants. Pourtant, dans cet univers où flotte le sang, Woo permet à l’amitié et à l’amour de s’infiltrer. C’est ce contraste, la mort omniprésente, la beauté simple des relations humaines, qui donne au film une certaine force.
The Killer marque une étape essentielle dans la carrière de Woo : une synthèse parfaite de ses obsessions, de ses valeurs et de son style. Violence chorégraphiée, codes d’honneur, envolées lyriques, romantisme naïf mais assumé, innovations visuelles, et surtout, des moments de cinéma inoubliables.
Un film où l’on prend son pied, tout simplement.