Life of Chuck
6.8
Life of Chuck

Film de Mike Flanagan (2024)

Au milieu du recueil de nouvelles de Stephen King, Si ça saigne, il y a La vie de Chuck, une véritable bombe émotionnelle, qu’il est impossible de lire sans que les larmes ruissellent sur vos joues, en particulier lors d’un indicible « deuxième acte » relatant une danse improvisée au rythme de la batterie de musiciens de rue (quelques pages qui font partie, à notre avis, de ce que King a écrit de meilleur). Adapter cette nouvelle énigmatique, à la construction improbable (trois actes construisant à rebours le récit en pointillé de la vie d’un homme ordinaire, Charles Krantz, dit « Chuck ») relevait de la gageure, tant il s’agissait là d’un « high concept » pas facile à saisir, et en même temps d’un déferlement d’émotions. Heureusement, Mike Flanagan était là : Flanagan, que tous les fans de King adorent forcément, tant il a livré les séries et les films les plus « kingiens » qui soit, qu’il s’agisse d’adaptations (Gerald’s Game, Doctor Sleep) ou non (le merveilleux The Haunting of Hill House, le très réussi Midnight Mass). Et Flanagan est un réalisateur qui a toujours recherché la vérité humaine derrière les atours du fantastique, totalement aligné en cela avec la plupart des projets du maître de Bangor.

Le film débute dans un registre de SF à la fois angoissante et poétique : c’est la fin du monde, la planète et la société s’effondrent lentement, tout s’arrête. eux enseignants, Marty (Chiwetel Ejiofor, tout en retenue, dans l’un de ses meilleurs rôles) et Felicia (Karen Gillan), anciens conjoints, se retrouvent au milieu de ce chaos. C’est alors que des publicités mystérieuses saluent un certain Chuck, que personne ne semble connaître. On n’en dira pas plus pour ceux qui n’ont pas lu la nouvelle.

Ce premier (troisième, en fait) acte fait d’abord peur, mais est surtout riche en conversations intimes, dégageant une mélancolie de plus en plus forte. On y parle en particulier – c’est important – du fameux « calendrier cosmique » de l’astronome Carl Sagan, qui ramène l’histoire de l’univers sur une période de 12 mois. Car Life of Chuck est un film sur le temps qui passe, sur sa relativité, sur les souvenirs, et sur l’importance de vivre pleinement chaque instant de notre vie si brève. Il renferme en son cœur un moment parfait, le monologue bouleversant d’un homme ordinaire (Matthew Lillard), qui démontre combien Flanagan est un excellent directeur d’acteurs, et à quel point il a compris le propos de Stephen King.

Dans le second acte, la tonalité change radicalement : Chuck, adulte, se laisse happer par un moment de pure spontanéité en improvisant une danse dans la rue aux côtés d’une inconnue, Janice (Annalise Basso). C’est sans doute l’un des plus beaux moments de cinéma que l’on ait vu depuis des années, à la fois simple et profondément symbolique, une célébration de l’instant présent dans toute sa fragilité. Tom Hiddleston, que l’on voit finalement très peu dans le film, est parfait, tant en danseur impeccable qu’en homme ordinaire fragile et sensible.

Enfin, le dernier acte (le premier, en fait) revient sur l’enfance de Chuck et sur l’influence de ses grands-parents (Mark Hamill et surtout Mia Sara, solaire). Cette dernière partie, malheureusement plus classique, avec des accents fantastiques que l’on pourrait trouver inutiles par rapport au thème du film, donne leur sens aux actes précédents, transformant une narration fragmentée en une symphonie cohérente, émotionnellement bouleversante. Et la référence à la citation de Walt Whitman ("I contain multitudes" ), même si son interprétation est discutable, explicite ce qui doit l’être…

… Mais, heureusement, Flanagan – comme King – ne cherche jamais à trop en dire : Life of Chuck laisse beaucoup de place au mystère, au rêve, et à l’interprétation personnelle. À chacun d’y projeter ses propres émotions, ses propres regrets, et sa propre joie d’être encore là. Les grincheux, les aigris, trouveront Life of Chuck trop sentimental, et c’est en effet le gros risque de la démarche de Flanagan. Nous, qui aimons et la nouvelle et le film, nous y voyons une sincérité désarmante, un manque absolu de cynisme incroyablement rare à notre époque.

Finalement, s’il était moins complexe (même si sa complexité conceptuelle est pleinement la marque de notre siècle), Life of Chuck pourrait être le It’s a Beautiful Life de notre génération…

… Avec des scènes de danse.

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2025/06/15/life-of-chuck-de-mike-flanagan-lets-dance/

Eric-Jubilado
8
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Créée

le 15 juin 2025

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71
9

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