Analyse filmique du masque, ou la mise en espace du comique grimaçant au service de la distanciation
Oui, j'ai revu the Mask il n'y a pas longtemps. Oui j'ai 23 ans. Oui j'avais fumé de la drogue. Oui j'ai re re re re re adoré ce film, mais pour des raisons bien autres que celles qui avaient mue mon esprit imaginatif d'enfant hyperactif à l'époque où Jeff Buckley et Kurt Cobain en faisaient des caisses, soit en se baignant à poil dans le Mississippi , soit en chassant sous héroïne dans la forêt sans savoir viser.
Je me souvenais vaguement, enfant (puisque toutes les critiques sur cette page s'accordent à confesser qu'ils sont de la fabuleuse génération de Jim et de Ace ventura qui parle avec son cul) des grimaces, des imitations de clint Eastwood et des jambes interminables de Cameron Diaz (les années 80 avaient Michelle Pfeiffer, nous on a eu Cameron) et j'avoue avoir réellement compris certaines blagues et gag verbaux à 23 ans en revoyant the Mask dans une soirée somme toute banale, alors que mes partenaires et moi même étions en train de nous rhabiller.
C'est fou comme l'enfant possède une mémoire strictement visuelle et se met à apprendre des répliques par cœur même s'il n'a pas séparé les verbes, les compléments et que dans sa tête de futur adulte dépressif il n'y a aucune gêne à rigoler à une phrase qu'il ne comprend pas, du style « Aaaacémoalarubrikdeschiensecraséshahaha ». Ou alors, si ça se trouve, je suis le seul à avoir mémorisé les répliques de The Mask de cette manière et il faut donc que je consulte un orthophoniste.
Dans tout les cas, tout s'est avéré beaucoup plus clair en revoyant ce film à la lumière de ma cinéphilie balbutiante et je vais donc tenter d'en tirer une critique beaucoup plus objective que lorsque j'écrivais pour « Les cahiers du cinéma » à 5 ans à coup de Crayola. Le fait que j'étais sous drogue n'a pas eu tant d'impact que cela. Au contraire mon acuité était juste phénoménale et c'est grâce à ça que Matrix Révolution est devenu ultra fluide à mes yeux par exemple. J'ai aussi trouvé, en notant ce film, la critique de Flagblues assez faible (même si l'utilisation fréquente du terme « daube » m'a donné envie de manger) et je pense qu'un tel film vaut plus qu'un banal « c'est de la merde /c'est pas de la merde/j'aime les fraises ».
Tout d'abord , mon premier point s'attarde sur Jim, le grand Jim, acteur emblématique des 90's, père spirituel de Will Ferrel, acteur comique le mieux payé de tout les temps pour « Bruce tout puissant » et cabotineur assumé, le film est créé avant tout pour lui. Mais cela n'est pas comparable à « Ace ventura en Afrique » où le réalisateur a clairement placé une caméra sur trépied et dit à Carrey « Jim, voilà un papou, voilà de la cocaïne, voilà un raton laveur, fait ce que tu veux ». Ace Ventura est un exercice à part entière. The Mask met en exergue le talent de Jim Carrey tout en le gardant à bonne distance d'un cabotinage outrancier, heureusement. Les seconds rôle ne sont pas mauvais et parviennent à s'effacer assez pour qu'on ne voit malgré tout, que lui. De plus, ce qu'il y a de différent dans the Mask comparé aux autres films du trublion, c'est justement le masque en lui même. Jim carrey s'est mis un chewing-gum gum géant sur la tête, et ce masque, qui ne le transforme pas vraiment, lui ôte tout détail facial superflu, fait de lui un homme chauve, sans barbe, mettant juste en avant sa bouche et ses sourcils. Cela tombe bien, Jim Carrey sait s'en servir, et c'est comme si le réalisateur avait décidé de revenir à la quintessence de ce qui fait le comique de Jim, c'est à dire ses mimiques. Si Dorian, le méchant, a l'air d'un monstre (le masque mettant en avant physiquement la nature intrinsèque des individus) lui a l'air d'un gros vicieux ne sachant que déconner (même s'il est aussi violent, la scène du viol anal au garage est assez insoutenable) et reproduire ses cartoons favoris.
On ne dira donc pas que Chuck Russel prend Carrey à contre emploi, ce serait débile, mais qu'il essaie de saisir la substantifique moelle de ce qui fait le comique de Carrey, et CA c'est intéressant.
Deuxième point : Le kitsch. Ce film est tellement ninetees que j'ai frisé la crise d’épilepsie à regarder ces grosses bagnoles violet fluo arriver au palais de la classe et du bon goût mafieux, à savoir le COCO Bongo. Le kitsch a ,d'ailleurs, plusieurs niveaux. Déjà toute cette iconographie 90's m'est apparu comme kitsch maintenant (et c'est bien normal), mais il y a aussi un sous niveau du kitsch dans le kitsch puisque Russel choisis de faire référence aux Tex Avery tout utilisant une musique Swing-jazz-bebop (assez jouissive) qui n'était pas si « in » que çà à l'époque. C'est un parti pris que j'aime bien et qui crée une atmosphère assez étrange faite de paillettes, de cravates cubaines, de flic dodus qui mangent des donuts, et de soleil couchant sur San Francisco. Tout cela m'amène à discuter du point le plus important de ma critique, à savoir la réalité dans the Mask.
La réalité a plusieurs niveaux aussi dans ce film. En effet, le cadre de base est assez réaliste. Stanley hipkiss travaille dans une banque, c'est un employé effacé, timide et romantique qui tombe amoureux d'une blonde pulpeuse inaccessible qui travaille (de force bien sur) pour un mafieux sans scrupules et sans goût dont la soif de pouvoir bling bling rappelle sensiblement celle de Nicolas Sarkozy quand il trahissait Chirac pour se planter avec Balladur, le calibre en moins bien sur.
Pourtant l'arrivée du masque (sans histoire, sans passé mais que l'on peut considérer comme un personnage à part entière) dans l'histoire permet de passer dans une autre forme de réalité. Je ne devrais pas utiliser ce terme et dire plutôt qu'il s'agit d'une autre sorte de film. Puisque le masque sert avant tout à marier le film conventionnel avec le film fantastique mais aussi les cartoons. Il y a un film dans le film et l'on s'en rend compte à chaque fois que Carrey endosse le masque. Celui-ci se permet tout et parle directement à la caméra brisant toute espèce de « quatrième mur » (comme dans Wayne's world par exemple, mais en plus poussé). Celui ci semble diriger lui même le film puisque le gags sont presque uniquement visuels et repose sur des ellipses, des jeux de hors champs et de profondeur.
Par exemple, la scène de la première rencontre entre Dorian et Stanley/Mask après la danse endiablée et ultra sexuelle entre Cameron et Jim (à noter le break génial de batterie dans la chanson phare qui se cale parfaitement avec le « putain de merde » de Dorian qui lance un truc dans la fenêtre de rage, c'est mon passage préféré) est assez bizarre puisque le comique ne né pas du fait que Dorian et ses sbires (dont l'un est chauve avec une petite queue et apparaît aussi dans la scène mythique de bagarre de « Terrain miné » de et avec Steven Seagal, c'est assez important pour être souligné, même si cela vous perd un peu, je m'en contrebranle) se trouvent en face d'un blaireau avec un masque vert qui fait des grimace dans leur boite. Le comique ne né pas du décalage entre le masque et ses mimiques et les gens dit « normaux », mais du fait que le masque soit actif et fasse entrer Dorian et son gorille dans le cadre d'une remise d'oscar, dans son propre monde.
A ce moment là Dorian se sent même gêné puisque le masque arrive à créer, grâce à un jeu sur le cadre, un monde extérieur, une salle de cinéma dans laquelle il reçoit un award factice pour la prestation qu'il vient de donner dans la « réalité » du coco bongo. Au niveau métaphysique et en ne cherchant pas à en faire trop, cette scène est hallucinante. Nous regardons un film dans lequel un personnage lambda se transforme en un personnage lien entre nous et le monde du coco bongo et de San francisco. La forme de comique évoluée naissant de ce lien réside dans le fait que nous sommes totalement complices de ce jeu et surtout que le Mask dévoile à tout moment les ressorts qui font que ce film est justement un film, dans l'esprit des cartoons.
Cette forme de comique assez fine se retrouve presque dans « Y'a t'il un pilote dans l'avion » à l'exception importante du fait que, dans le film des frères Zucker et de Jim Abrahams, tout les personnages/passagers débordent du cadre réaliste par des gags totalement irréalistes (l'espace de l'avion est illimité pour laisser libre court à chaque gag visuel) qui nous rappellent à chaque instant que nous regardons un film. A noter le temps que les frères zucker et que Russel ont déployé pour rendre chaque gag visuel important et marquant pour un plan. Au niveau du tournage c'est un sacré casse tête, même si russel peut s'aider en 1994 d'images de synthèses balbutiantes.
Bref, dans The Mask, Jim carrey est le seul à faire le lien par des gags visuels que lui seul peut réaliser puisque lui seul à ce pouvoir de s'adresser directement aux spectateurs. Même Dorian, qui s'empare du masque au milieu du film, ne crée jamais de lien (et donc d'empathie aussi), il reste le personnage du méchant et fait juste dériver son personnage en monstre sans pour autant pouvoir gérer l'espace-temps du film lui même.
Le masque rend Stanley immortel et totalement fou. C'est cela que je trouve aussi très intéressant : à aucun moment le personnage du masque n'est socialement acceptable ou moralement justifiable. Son but n'est que de nous faire rire nous en dépit de toute les règles de savoir vivre propre à la societé dans laquelle il évolue la nuit, puisque celui ci se permet de tirer sur des malfrats candides à la sulfateuse, d'essayer de violer la jeune Tina (Diaz), de traiter les flics débiles avec mépris, de se faire lui même justice auprès de garagistes qui sont juste des pauvres garagistes débiles (si tout le monde commençait à vouloir enfoncer des part-choc dans le rectum de garagistes véreux, on roulerait tous en vélo, je peux vous l'affirmer, garagistes véreux est presque un pléonasme). De plus, celui ci possède une aura sexuelle hallucinante. Non seulement tout le monde semble trouver normal de voir une tronche de chewing-gum danser le swing, mais tout le monde le trouve aussi très attractif. Bien sur , tout cela est fait pour bien marquer la différence avec la personnalité effacée de Stanley, mais cela fait quand même drôle quand on se demande à haute voix si on pourrait rouler des pelles à The Mask sans s'en vouloir et au delà de toute orientation sexuelle, juste philosophiquement parlant.
Bon bien sur il reste l'histoire d'amour un peu mielleuse, le rôle de Cameron étant réduit à celui de potiche supra sexy, celui du méchant d'être méchant (« vous m'avez dit que vous ne lui feriez aucun mal ! -J'ai menti), d'ailleurs soulignons que le méchant fait beaucoup plus méchant après avoir vu Peter Green en Z-flic-sodomite (« Z is dead ») dans « Pulp fiction » .
Le chien Milo joue très bien et reste le personnage le plus fouillé, le plus intelligent et le plus moral. Car aucun des personnages présentés n'est moral : Je l'ai dit pour Stanley/Mask, je pourrais aussi le dire pour Tina (qui reste quand même une pute au passé assez flou), pour le pote de Stanley qui pue le cul à 500 mètre, toujours à l’affût d'une belle jeune fille et de gloire, Dorian bien sur, le chef de Dorian qui joue au golf sur sa bouche, le lieutenant Callaway et son acolyte goinfre qui n'est pas sympathique une seule seconde. Bref, c'est un film à tiroir philosophico-socialo-judeo-maconnique dit-on dans le langage pompeux des critiques cinématographiques, qui offre aux spectateur attentifs de beaux détails inutiles sur lesquels débattre avec ses amis fumeurs et fumistes.
J'aurais pu aussi m'attarder sur le potentiel de sympathie que dégage bizarrement certains films moyens générationels comme « Hook » (flagblues en parle rapidement), « L'histoire sans fin », « Le cinquième élément » ou encore « Irréversible ». Tout ces films que l'on voit dès l'enfance habituent notre œil au cinéma tout en lui donnant une vision presque tronquée, je ne sais pas si j'aurais autant apprécié The Mask si je l'avais vu pour la première fois cette année, ni si j'aurais trouvé la force d'écrire toute une critique géniale dessus. Mais ce film a cela de fou qu'il est à la fois pour nous intemporel et totalement datable au niveau du style et du contexte. C'est notre madeleine de Proust et l'on ne pourra jamais la juger avec la férocité d'une Pauline Kael ou d'un Bernard-henri Levy. Peut être tant mieux, mais en tout cas cet article m'a occupé pendant une bonne partie de mon cours sur la méthodologie de création de projet culturel.
Ha oui : Flag blues, tu n'as pas eu d'enfance.