Rod Steiger est généralement associé à "cabotinage" ou "Actor's Studio". Il y a plusieurs Rod Steiger. Il y a le Steiger de "Plus dure sera la chute" ou "Dans la Chaleur de la Nuit", spectaculaire et haut en couleur (comment oublier les lunettes jaunes de Gillespie ?). Il y a le Steiger de "L'Homme de nulle part", salaud vicieux et effrayant. En fait, il y a presque autant de Steiger que de rôles, car cet acteur aimait caractériser chaque rôle avec une extrême précision, comme tous les grands acteurs, modifiant son look (comme dans "Dans la Chaleur de la Nuit" ou "Le grand Couteau") et féru d'accessoires.
Dans "The Sergeant", c'est un Steiger totalement inédit et exceptionnel qui apparaît. Qualifier ce rôle de challenge est un euphémisme. Quel autre acteur aurait eu les tripes de se coltiner un rôle pareil ? Il ne faut pas avoir peur de modifier son image ou d'avoir l'air ridicule. Aucun acteur célèbre de l'époque n'aurait accepter de prendre ce risque. Mais Steiger n'a jamais eu peur de rien, surtout pas de changer son image, car il n'a jamais eu d'image, encore moins glamour. C'est un acteur de composition avant tout. Si Hollywood avait besoin d'un gros "méchant", il pouvait toujours compter sur lui. Et question "méchant", Steiger n'avait peur de rien. Son Pinky dans "L"Homme de nulle part" est un des pires salopards jamais créés à Hollywood. Quand on a été Al Capone, aucun "méchant" ne semble impossible.
Pour le rôle du sergent-chef Callan, Steiger doit relever deux challenges : son personnage est terriblement complexe et il est souvent filmé en gros plan. Ça demande donc beaucoup de nuances et de maîtrise des émotions.
Le sergent-chef Callan est un militaire expérimenté chargé de reprendre en main une base américaine en France. Il se prend d'intérêt pour un de ses hommes, particulièrement beau et sérieux, et en fait son secrétaire. Quand Callan découvre que Swanson a une petite amie française, il va tout faire pour s'accaparer son protégé et éloigner la jeune femme. Swanson finit par se rebeller et repousse l'amitié de Callan. Entre excès d'autoritarisme et accès de désespoir, Callan perd pied et les choses s'enveniment...
Callan est un militaire à la façade virile et autoritaire. Un parangon de mâle alpha et un parfait sergent-chef. C'est un homme qui méprise la faiblesse. Du coup, il réprime sa sexualité, d'autant plus si elle semble tournée vers les hommes. Il cache son attirance pour Swanson derrière une amitié virile, le seul rapprochement permis dans le milieu militaire. A défaut d'une relation plus intime, Callan fait de Swanson son pote de bar d'abord, puis son confident. Il instaure une espèce de relation paternelle dont on sent bien qu'elle cache autre chose. Il veut aussi être une sorte de pygmalion pour Swanson, en faire un homme fort - comme lui. L'intrusion d'une femme dans le "couple" va lézarder cette "amitié". Callan va considérer Solange plus comme une rivale qu'une intruse. Solange, plus fine que Swanson, se rend vite compte que Callan la déteste et qu'il y a quelque chose de pas sain dans sa relation dominatrice avec son amoureux.
Steiger la joue sobre, en mode combustion lente, pendant les 3/4 du film, se contentant de parsemer son jeu de mini explosions, avant de se lâcher dans le dernier quart dans deux scènes émotionnellement très fortes et très casse-gueule. Peu d'acteurs sont capables de lâcher les chevaux comme ça. Ça passe ou ça casse, c'est selon votre amour pour Steiger. On peut trouver ça terriblement impudique, de mauvais goût, mais moi ça me bouleverse. Et ça me dérange en même temps. Depuis que j'ai lu une bio sur Steiger, je ne vois plus les scènes où il s'effondre de la même façon.
Abondamment filmés en gros plan, son visage et surtout son regard sont les seuls vecteurs de l'ambiguïté, des contradictions et des tourments intérieurs du vrai Callan soigneusement dissimulé derrière la façade rassurante du meneur d'hommes autoritaire.
John Phillip Law s'en sort très bien, assurant un contraste saisissant entre lui et Steiger, sur le plan physique comme sur le plan psychologique.
Le film donne beaucoup à voir la France des années 60 (même si l'histoire se passe en 52) à travers des scènes filmées dans des restaurants et bars remplis de gens du cru. Ça donne au film un petit parfum rétro et d'authenticité très sympa.
La photo aux teintes automnales participe beaucoup à l'atmosphère profondément mélancolique du film.