Cette critique s'adresse à ceux qui ont déjà vu le film et souhaitent mieux le comprendre. Elle contient donc des spoilers.


Toutefois, si vous désirez en savoir plus, je vous dirai que même en sachant à quoi vous attendre, le propos est si complexe et humain que le visionnage en vaut le détour dans tous les cas.


Une version audio sera bientôt disponible et le lien sera mis ici après une mise à jour de cet article.


En attendant pour ceux qui n'auraient pas le temps de tout lire et qui ne seraient intéressés que par certains passages, voici le sommaire :


Préambule : Le retour de Coralie Fargeat

1. Tu n'es pas moi

2. Être plus, toujours plus, encore plus !

3. Société du Patriarcat, quand cessera-tu de dévorer les femmes ?

4. Motivateur, quand tu deviens mon destructeur

5. Je suis fragmenté, puis-je encore être un individu ?

6. Comment se construit-on ?

7. L'addiction au bonheur et la peur de la mort

8. L'utilisation du gore et body-horror

9. Je suis mon pire ennemi

10. Les inspirations

11. TCA, ça rigole pas

12. La précision chirurgicale de Coralie et la musique

13. Les incohérences ne desservent pas l'histoire

14. Le SAV à la dérive

Conclusion


Bonne lecture !


Le retour de Coralie Fargeat


Cette réalisatrice Française tant sous estimé de son talent artistique. Ma chère Coralie, si tu lis ceci, merci d'exister ! Avec Revenge (2017), elle nous avait offert une qualité d'image à couper le souffle, un scénario simple mais efficace, et surtout une bonne dose de folie. Fargeat se joue des références à de très grandes œuvres et des auteurs qui l'ont marqué. J'y reviendrai plus tard. Je savais que son potentiel n'était pas encore complètement exploité dans son premier film, qui pourtant à mes yeux est trop sous estimé pour ce qu'il est.


Comprenez par là : J'ai adoré Revenge et je le conseille vivement.


La philosophie de cette cinéaste a toujours été de prendre le scénario le plus rapide et le plus simple possible et de passer par l'image pour raconter quelque chose de vrai. Un storyboard qui sera teinté de plusieurs couches avec plusieurs niveaux de lectures et de compréhension. Elle a donc compris ce qu'est le Cinéma avec un grand C ! Même chose que dans son premier film, très peu de dialogues, énormément d'imagerie captive laissant aux spectateurs leur sentiments se déployer. Enfin, disons plutôt que les personnages ouvrent leur émotions et nous les font ressentir à travers eux. Leur mouvements, leur habits, leur expressions, nous immerge à 200%.


Tu n'es pas moi !


Petite parenthèse pour comprendre mon propos :

Dans le film Triangle (2009), Jess est enfermée dans une boucle temporelle avec d'autres versions d'elle même. Dans ce métrage incroyable, l'actrice Melissa George s'aime elle même, se renie, s'idolâtre, se fait du mal, se pardonne, se refuse à se tuer, etc. Une quête d'identité profonde où l'évolution de Jess à travers la boucle nous rappelle notre propre évolution dans une vie entière. Car chaque jour qui passe, nous façonnons une autre version du "moi", alors en définitive, cela nous amène à la même question que Substance aborde sous un autre angle : QUI SOMMES NOUS ?

Croyez le ou non, mais cette question hante l'humanité depuis des milliers d'années. Alors pourquoi pas aujourd'hui encore ? Et oui ! Ce sujet doit à tout prix revenir sous diverses formes et sous diverses histoires. Pourquoi ? Car la réponse n'est pas définitive et que nous les humains aimons donner un sens fixe aux choses pour avoir un point de repère.

C'est comme l'invention du temps ou donner un nom aux objets. (voir : Nâgârjuna)


Voici pourquoi dans Substance, la notion des 7 jours est millimétré. Il a fallu 7 jours a Dieu pour créer la Terre. Il y a 7 pêchés capitaux. Je pense donc qu'il est évident que le chiffre 7 associé à la semaine (chronologie de la permutation) n'a pas été choisi par hasard dans ce conte d'horreur psychologique captivant. Le temps est notre point de repère, et si nous ne respectons pas cette notion, nous nous perdons. En refusant d'accepter de grandir, de s'aimer soi même, on se perd dans une abîme.


L'identité est comme une rivière. En mouvement permanant. (voir :

Cinema Detective)




Être plus, toujours plus, encore plus !


Il est implicitement montré que ce qu'on utilise "trop" dans le présent pour une satisfaction immédiate peut se répercuter sur notre avenir. On peut y voir une allégorie du plaisir à outrance. Il y a des tonnes d'exemple comme : se mettre une mine en buvant trop d'alcool, gâcher tout son salaire dans des machines à sous, etc.




Le défi de votre vie : accepter les conséquences de chacune de vos actions pour aller de l'avant. Il y a, et il y aura toujours ces composantes : Ce que vous maîtrisez et Ce qui est hors de votre contrôle. (voir: Épictète)


Il y a plein d'éléments que Elizabeth maîtrise comme : sa connaissance des pratiques sportives féminines souple (aérobic), la cuisine, ses goûts pour la mode. Pourtant, elle ne se focalise pas là dessus et préfère l'admiration excessive et superficielle de personnes qui n'apprendront jamais à la connaître véritablement.


Les éléments qu'elle ne maîtrise pas sont : La perte de son emploi à cause de son âge (discrimination + sexisme évident), Le fait de ne pas avoir d'ami (on n'est pas toujours entouré), l'amour exagéré qu'elle a pour son corps qui peut s'apparenter à une dysmorphie obsessionnelle, ce qui est une vraie maladie mentale.


J'oublie très certainement un paquet de choses dans tout ça mais vous avez saisi l'idée de l'auteure.


Son égo dirige sa vie toute entière et la dévore petit à petit. La lutte entre son présent et son passé est le point le plus culminant. La Substance donne un message avec son titre : Substantia « être, essence, existence, réalité d'une chose » et son sens secondaire fait référence à la nourriture et aux biens matériels. Ce nom de film a été choisi car tout le monde veut devenir cette substance qui va au delà de l'espace et du temps. L'envie d'immortalité, le refus de la mort.


Autre chose :
L'appartement est vraiment à l'image d'un catalogue de publicité, pour souligner cet effet "coquille vide" sans aucune fantaisie, sans aucune authenticité. Il y a une scène très impactante qu'on ne comprend pas au début. Lorsque Fred écrit sur son papier son numéro de téléphone, le papier tombe dans une flaque de boue. Il le ramasse et le donne quand même à Elizabeth sans se soucier de l'image qu'il renverra de lui.

Cette naïveté confiante doublé de maladresse : c'est cela l'authenticité !

~Raphaël ROYER


Société du Patriarcat, quand cessera-tu de dévorer les femmes ?


Le portrait est brossé. La société pour laquelle travaille Elizabeth est vicieuse, corporate, orientée sur l'audimat, le rêve, le profit, la perfection du corps, le luxe, et j'en passe.

Le directeur est un obsédé des femmes surtout jeunes et apprêtées, de leur corps désirable, reluisant, tel un objet de convoitise. Il est encore l'ado polygame mais en mille fois plus dur, hargneux, moqueur, rabaissant, hypocrite, misogyne et sans aucune conscience (sauf celle de penser aux billets).


C'est un cliché sexiste sur pattes complètement abusé. Fargeat souhaite provoquer pour pointer du doigt le milieu d'Hollywood et les endroits basés sur la réussite de manière générale. Un univers sans pitié qui fait de vous de la chair à canon. Mieux que ça : Elle montre à quel point une femme dans sa vie souffre de devoir constamment plaire, être jeune, belle, sexy, avenante, etc.


J'ai toujours eu horreur du féminisme exagéré. Mais il faut reconnaître que Coralie maîtrise son sujet et dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. C'est une artiste qui tape dans le dur, le concret, pas de bla bla ! Elle a parfaitement illustré la beauté de Sue dans son film et des femmes de manière générale. C'est un coup de poing frontal transposé en vrai choc visuel.


Les plans exacerbés sur les hanches, les fesses, les lèvres, la langue, les seins, le dos, les yeux... Une fascination pour le corps des femmes qu'on avait à peine aperçu dans Revenge. Punaise, dans ce film tout le potentiel créatif éclate ! Le regard masculin et de notre monde en général qui surstimule nos sens à tout va. Puis tu revis des clips qui avaient éveillé ta sexualité et qui l'ont largement influencé comme : Call On Me (Eric Prytz), Satisfaction (Benny Benassi).

Elle a enfin pu réaliser son rêve, parler d'un sujet de fond avec une forme tacite et sans détour !


Motivateur, quand tu deviens mon destructeur


Cette adoration pour la chair c'est à la fois positif car cela peut motiver à être en bonne santé, profiter de la vie de plein de manière, se sentir vivant et plein d'allégresse. Pourtant il peut y avoir cette sensation de perfectionnisme overdosé qui déforme l'âme. Ce qu'on veut nous transmettre : C'est que "Oui, jeune on se sent beau, bien, fort, mais cela est éphémère et ne définit pas notre identité profonde".

J'aimerai offrir une remarque pertinente, c'est que la plupart du peuple n'a pas la chance d'avoir ce genre de physique, et ce même en le travaillant.


Parfois comme dans ce scénario, on est tellement "parfait" que le monde s'offre à nous.

Alors pour les besoins de l'histoire et que son film fonctionne, il a fallu imaginer un personnage où son métier est basé sur :

Le physique de rêve, le talent, la reconnaissance.


Il suffit de coupler cela à une fragilité déjà présente chez la protagoniste joué par Demi Moore, qui, a force d'avoir été dans le paraître, fini par y croire et construit une énorme partie d'elle sur ces données.


Je suis fragmenté, puis-je encore être un individu ?


À partir du moment où Elizabeth décide de transmuter, je pense que son individualité n'existe plus, ou du moins qu'elle commence à s'évanouir au fur et à mesure. La vraie question est : Sommes nous réellement des individus ? Car le mot individu signifie indivisible, qui ne peut pas être fragmenté. Le personnage n'est-il pas comme nous tous finalement : c'est-à-dire, divisé de l'intérieur, brisé à certains endroits par la vie ?


Il ne peut en être autrement, et c'est cela notre quotidien, car la vie veut dire "mouvement perpétuel", "changement inévitable", "altération de soi, du monde extérieur", "révolution", "mort de soi*", "résurrection", etc.



* Je parle ici d'une mort intérieure mentale qui nous change à tout jamais. Quelques exemples : La perte d'un être cher, la rencontre du grand amour, une peine de cœur, le souvenir du premier baiser, le premier orgasme, la perte d'un emploi, le premier enfant, le sens de l'éducation et des responsabilités, etc.

La liste varie d'un humain à un autre selon sa propre histoire.


Nous sommes donc sur le même chemin que Elizabeth, et connaissons les mêmes tourments sous une autre forme. Vous êtes Elizabeth !

Vous êtes Janice! (voir: Les Envoyés d'Ailleurs / Dispatches From Elsewhere)


L'explication de la fin absurde dégage cette aura. Le sang qui va sur tout le monde indique un énorme "allez vous faire f*****" étant donné que la quantité est surréaliste et qu'elle touche même la caméra. Le ton drame/comique est particulièrement bien orchestré et contraste remarquablement avec le reste.


Nous contribuons à créer cette société macabre, nous sommes responsables. Ce qui est pointé du doigt c'est l'ubris. Moi je, moi je ! Par exemple en écrivant cette critique pour étayer mon propos, je participe à tout ce cirque : Le jeu du pouvoir. Je me donne de l'importance en partageant mon avis, qui à mes yeux est légion. Le film en parle si justement.


Monstro Eliza Sue est une fusion entre Elizabeth et Sue avec les côtés les plus démoniaques. Monstro tire son étymologie suivante "avertissement céleste", et en verbe "montrer". Le déclic se fait sur la scène de fin où après le carnage total : Le personnage s'aime enfin. Il fait une démonstration* des faits, du fond de son être, sans aucun détour !


*(dé-monstre-a-tion : en dévoilant son âme profondément juste)


Une magnifique incarnation de la véritable beauté intérieure, la seule qui a une valeur éternelle. Le masque que le monstre porte reflète ce que nous voulons cacher, comme une lune qui ne veut montrer que sa face éclairée. Le visage d'Elizabeth en souffrance bloqué sur le corps difforme parle des traumatismes/angoisses/peurs qu'on porte, qui nous collent littéralement à la peau, tel un fardeau. (Certainement un clin d'œil discret au Cri de Munch).


Le paradoxe infernal des gens qui crient au monstre lorsqu'ils assistent à un être difforme. Il se dirigent vers lui pour l'attaquer, pris par leur instinct primaire et l'effet de groupe, la panique. Il leur dit en toute bienveillance "Je ne veux pas vous faire de mal" et pourtant...


Le public le prend d'assaut sans aucune conscience, ni remord. Cela m'a littéralement déchiré le cœur. On ne peut pas toucher plus vrai, plus réel que ça ! (Une référence certaine à une scène de The Elephant Man où il est acculé par la foule).


Lorsqu'on a traversé tant d'épreuves de la vie. Bonnes et mauvaises, nous avons une expérience, des marques, souvent visibles dans nos yeux.


Petit clin d'œil à la scène où Margaret Qualley(Sue) se regarde dans le miroir la première fois. On voit un reflet vert de la substance dans ses yeux.

La métamorphose horrifique de fin est la plus proche de notre essence véritable : le monstre qui a été déformé par les batailles et luttes absurdes de la vie. Il veut de l'amour mais a tellement été blessé que son aura dégage ce passé. Et, parfois ce passé isole la créature contre sa volonté. Il n'arrive plus à être délivré. Donc en conclusion les gens peuvent nous considérer comme un monstre, et, souvent pour de mauvaises raisons. Tout comme on peut vous apprécier à la surface pour des raisons erronées (votre beauté physique ou tout autre élément temporaire).

Mais, qui est le vrai Monstre en définitive ? (voir : Monster-Manga de Naoki Urasawa)




Comment se construit-on ?


Pour faire simple Sparkle a au moins (à mon sens) 70% de sa personne qui est axé sur des avis, des éléments et des expériences extérieures. Oubliant de ce fait, qu'elle reste une personne à part entière. Malgré toute la fragmentation de l'esprit, nous n'avons pas besoin d'être plein de vie tout le temps.


Elle oublie que l'identité est un tout : l'intérieur ET l'extérieur ! Nous sommes humains, nous avons des tourments, et nous devons apprendre à aimer notre ombre. (voir : Carl Jung)


Difficile de faire autre chose que de se renfermer lorsque vous ne fréquentez personne. Vous étiez extraverti, puis par la biais de circonstances négatives, vous êtes coupé du monde après un trop grand chaos émotionnel. Après ce grand imprévu, lors d'une situation de faiblesse, Elizabeth est en proie à du laisser-aller. Une cible facile pour devenir accro à quelque chose qui pourrait lui faire oublier ses peines.


Ce qui m'amène au parallèle à la drogue.


L'addiction au "bonheur" et la peur de la mort



Nous voulons tous être heureux. C'est notre objectif principal. Puis, nous voulons tous être aimés. C'est aussi notre quête. Que doit-on faire pour y parvenir ? Aimer les autres pour être aimé en retour ? S'aimer soi même ?


Les scientifiques et les meilleurs psychologues s'accordent à dire que nous dépendons des autres, nous avons besoin d'eux. Le mythe d'apprendre à juste s'aimer s'efface donc.



C'est ainsi que sont les choses, ainsi qu'elles ont toujours été [...] Je suis désolé si tu crois avoir été trompé. (voir : Predestination-2014).



Bien sûr, nous avons besoin un minimum d'apprendre à s'auto-aimer, se pardonner soi même.

Ce qui évidemment est mille fois plus difficile quand l'apprentissage est tourné seulement vers ce qui nous est étranger.


La substance fait ressortir les plus grandes fragilités humaines. Celles que nous n'arrivons pas à décrire en mot. À la limite nous pouvons simplement crier, pleurer, créer, faire l'amour. Nous tentons par tous les moyens de faire passer un message. Souvent en vain. Nous avons peur d'être oubliés, effacés dans les méandres du temps.


Nous ne voulons pas accepter ce qui est nécessaire, ce qui est une fatalité. Nous devons toujours dans notre quotidien, trouver ce petit quelque chose qui nous fait littéralement sortir de nous même.


L'utilisation du gore + body-horror

Le body-horror est utilisé car c'est la technique la plus adéquate pour appuyer cette idéologie : laisser s'ouvrir le corps à l'inédit pour renaître ! Cette expérience orgasmique du renouveau nous fait éclore, nous arrache à notre ancienne version, donne un sens inégalé, et nous rend dépendant.


Alors voici une question à laquelle vous répondrez "Oui" pour 9 personnes sur 10.

Aimez vous le sexe ? Très bien, dans ce cas Coralie vous a cerné, tous comme les grands philosophes. Nous adorons le sexe, car c'est le seul moyen qui existe pour véritablement s'extraire à nous même.


Nous sommes même nombreux à être convaincu que c'est l'expérience spirituelle la plus grande, la plus puissante et la seule qui nous appartient véritablement.


Il y a donc ces messages cachés qui violentent le spectateur.


Notre motivation première de vivre est le désir. Souvent le désir le plus puissant est le plaisir.

À ce propos :

A y bien regarder, toutes nos actions sont essentiellement orientées vers l’acquisition de trois biens : le plaisir, la richesse et la réputation. (voir : Spinoza)

Inévitablement, l'addiction peut alors s'ancrer dans votre vie à un pourcentage lié à vous même et vos résistances.


Je suis mon pire ennemi


Le cerveau a donc besoin d'occupation. L'esprit aussi, a besoin d'être rempli car nous sommes tous vides et médiocres. Voici la seule réponse que nous ayons à l'ennui. Vous voyez un coucher de soleil une première fois : C'est si beau ! Puis la millième fois ça ne vous fait plus rien. Nous devons comprendre le fonctionnement de l'esprit pour être constamment neuf, mais aussi sensible pour profiter de cette expérience formidable qu'est la vie ! (voir: Krishnamurti)



Une fois que l'on a pris conscience de cela, intensément, de tout notre être, alors le changement peut opérer. Malheureusement Elizabeth n'a pas cet éveil spirituel et même le personnage de Fred, tel un ange gardien ne sera pas suffisant pour initier un déclic, celui de lâcher la partie d'elle qui s'accroche à ce qui est révolu.


Ce qui a été perdu, ne peut être retrouvé. Cette métaphore s'illustre parfaitement avec le délire du corps et la dysmorphie. À chaque fois qu'elle est Sue, elle ponctionne son vrai soi, sa matrice. Matrice qui vient du mot "mère", comme pour illustrer le fait que Elizabeth donne vie à Sue. Tel une maman toxique Elizabeth projette ses désirs sur son autre partie d'elle.


Elle vole sans état d'âme son propre liquide céphalorachidien mais ne se laisse aucun repos. Une auto destruction massive de sa force ! La scène de la perte de dents reflète la perte de sa vitalité. C'est souvent associé à un changement radical dans le monde onirique, qui dans Substance fera écho à sa mort définitive.


Ce qui a été pris d'un côté ne peut plus être rendu de l'autre.

Comme on s'y attend, elle dénie son essence entière. Elle est pourtant censé former un tout. Les instructions bien que hyper frontales sont claires : On ne peut échapper à soi même. Elle se met à penser que Sue et elle (Elizabeth) sont différentes et opposées.


C'est une représentation de la bataille interne entre son "moi adulte" et son "moi jeune".

Il peut même s'agir d'un micro rappel à ceux qui souffrent de TDI (troubles dissociatifs de l'identité).


Le paradoxe rudement bien mené c'est que chacun haït l'autre pour des raisons qui se ressemblent mais à des degrés variables en fonction de l'âge :


- Elizabeth a peur de vieillir (crise des 50 ans, refus de l'oubli) = Sue a peur de vieillir (crise d'ado qui refuse la réalité)


- Elizabeth n'aime pas l'apparence de Sue (lui rappelle qu'elle a vieilli et perdu l'apparence d'avant) = Sue n'aime pas l'apparence de Elizabeth (lui rappelle qu'un jour elle ressemblera obligatoirement à sa "mère")


- Elizabeth déteste le succès basé sur les apparences, elle est seulement intéressé par la reconnaissance = Sue est accro à l'image qu'elle renvoie d'elle alors que ce n'est en aucun cas sa vraie personnalité.


Il y a bien entendu d'autres exemples mais il est inutile d'en faire toute la panoplie.


Les inspirations


Fargeat c'est la déesse du clin d'œil à attraper en court de visionnage. C'est aussi une grande équilibriste qui sait que ceux qui n'ont pas toutes les références pourront apprécier le film dignement. En voici quelques unes superbement faciles et diablement efficaces !


- Elizabeth Sparkle ("étincelle") donc "être une étoile" fait référence à "être une star".


Les étoiles finissent toujours par s'éteindre et devenir de la poussière d'étoile. Chose que l'on voit à la fin du film.

- Sue est la Mary Sue : un type de personnage fictif, généralement une jeune femme, qui est dépeint comme étant de manière irréaliste dépourvu de faiblesses ou de défauts de caractère.


- L'ombre de nous même/la double identité trouve des clins d'œil géniaux

Dr Jekyll et Mr Hyde + Le portrait de Dorian Grey. Avec ce fameux "truc" de la vieillesse inévitable/culte de la beauté.


- Le numéro 503 inversé donne 305 qui peut se lire E0S qui se traduit par Elizabeth est lié à Sue (E + O + S) Le "0" représentant le lien qui unit les deux. Ce qui donne le ton de la cohérence d'une seule et même conscience.


Il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup.

Elle a vu tant de films variés, il y a un écho à Vertigo de 1958 à un moment aussi.

Bref, je ne suis pas le spécialiste de tout ce que Coralie connaît, mais c'est pas une mauvaise idée de montrer ce qu'elle aime et de construire une histoire autour.


TCA, ça rigole pas

La nourriture joue un rôle central, symbolisant les pressions sociétales sur le corps féminin et les standards de beauté.


La dynamique du numéro 503 est marquée par des scènes où la nourriture devient un instrument de pouvoir et de contrôle.


Elisabeth consomme de grandes quantités de bouffe pour dégoûter Sue, tandis que Sue prélève le liquide de la colonne vertébrale d'Elisabeth pour prolonger son existence, créant une relation de dépendance mutuelle.


Le film utilise des images viscérales et grotesques liées à la nourriture, telles que des gros plans de têtes de crevettes et d'organes visqueux, pour souligner la critique des attentes sociétales imposées aux corps des féminin.


Coralie avait déjà utilisé la mal bouffe avec des plans similaires pour dépeindre une scène de viol atroce dans Revenge. Pour que cela nous fasse penser : viol = dégoût.

Cela symbolise à la fois l'indulgence et la punition, avec les habitudes alimentaires chaotiques d'Elisabeth reflétant sa colère et sa frustration face à son apparence déclinante. J'y vois même un écho à la boulimie.


Parenthèse :

Deux films très bien sur des sujets de société importants, qui utilisent la nourriture pour appuyer leur propos : La Plateforme (2019) et The Whale (2022).

Relation Parent/Enfant avec dynamique toxique


Un aspect poignant de cette relation réside dans l'inversion des rôles parent-enfant. Sue, au lieu d'être nourrie et protégée par Elisabeth, devient celle qui "extrait" littéralement la vitalité de son aînée comme on l'a vu plus tôt.


Cette inversion dépeint une lutte acharnée pour la survie, où l’enfant parasite son parent pour se maintenir en vie. Cela peut être vu comme une métaphore de la manière dont certaines relations parent-enfant se transforment en un fardeau émotionnel ou physique à mesure que les rôles s’inversent dans le temps.


On y voit également la transmission d’un héritage toxique. Elisabeth, incapable de s’accepter telle qu’elle est, transmet à Sue les mêmes obsessions superficielles et le poids des attentes irréalistes. Sa "fille", au lieu de s’épanouir comme une entité distincte, est contrainte de vivre selon les standards oppressifs de celle qui lui a donné vie.


Un reflet évident des pressions intergénérationnelles, souvent poussés à se conformer aux standards de beauté ou à poursuivre des idéaux de perfection irréalistes.


La précision chirurgicale de Coralie et la musique

En choisissant une actrice (ici Margaret Qualley) qui ressemble trait pour trait à Demi Moore dans sa jeunesse*, Fargeat matérialise un conflit intérieur qui a existé chez Demi Moore : Le 4è mur est brisé.


Sue n’est pas seulement une création, mais le reflet de Elisabeth autrefois.


Cette ressemblance amplifie la tension psychologique du film, car Elisabeth est confrontée à une version idéalisée d’elle-même, une sorte de spectre de son passé glorieux.


Le fait que Maraget Qualley soit physiquement presque identique à Demi Moore dans la réalité autant que dans le film, crée une ambiguïté fascinante. Plutôt que d’avoir affaire à une simple créature ou un clone, la confrontation à une "elle-même" rajeunie ravive ses souvenirs et augmente ses insécurités.


*source :

https://othercrap.com/demi-moore-nude-penthouse-spain-1981/

La musique amplifie l’atmosphère oppressante et viscérale. Les sons industriels, nappes électroniques, reflètent l’angoisse face à la lutte contre le vieillissement. Des moments de douceur viennent défier ces tonalités sombres, offrant des pauses émotionnelles qui humanisent les personnages.


Plus qu’un simple accompagnement, la bande sonore a été composée pour donner une ambiance immatérielle, renforçant le cauchemar éveillé et nous plongeant dans une expérience sensorielle intense. Elle illustre le conflit entre nature et artifice, tout en évoquant les cycles d’oppression et de libération qui rythment l’histoire.


Les titres officiels utilisés fusionnent sans aucun obstacle avec les soundtrack pour notre plus grande joie.



Les incohérences ne desservent pas l'histoire


Énormément de personnes n'ont pas aimé ce film. Je le comprends, et chacun est libre de penser ce qui lui convient. J'aimerai cependant revenir sur les incohérences qui font parti du récit et vous expliquer pourquoi il ne s'agit pas d'un problème, mais d'une force.


Les questions récurrentes :

- Comment fonctionne exactement la Substance ?

- Pourquoi Sue ne peut-elle exister sans Elisabeth ?

- Qui a crée la Substance ?

- Pourquoi une ancienne star n'a-t-elle pas d'amis ?

- Pourquoi le voisin est-il si anecdotique ?

etc.


Ces zones d’ombre accentuent le caractère allégorique de l'œuvre. The Substance n'est pas un film de science-fiction cherchant à justifier son concept par des explications rationnelles ; Il s’agit d’un conte viscéral et symbolique où les règles logiques sont volontairement floues pour permettre une immersion émotionnelle et sensorielle.


L’histoire privilégie un aspect mauvais rêve* qui place les spectateurs dans l’état d’esprit d’Elisabeth : désorientée, frustrée, et hantée par son passé. Les incohérences renforcent ce malaise en créant un monde où les certitudes s’effondrent, reflétant la perte de contrôle sur le corps, la carrière et l'identité.


*coucou David Lynch, on sait que Coralie t'adore, et moi aussi.


En ne répondant pas à toutes les questions, le film défie les attentes traditionnelles du spectateur, notamment son besoin d’une histoire "propre" et logique. Ce choix invite à une réflexion plus profonde sur le message véhiculé.


Par exemple, l’absence d’explications précises sur la substance pousse le spectateur à se concentrer sur ses effets symboliques : l’exploitation mutuelle, la dépendance, et l’angoisse du vieillissement, plutôt que sur la mécanique de son fonctionnement.


Dans une industrie cinématographique qui tend souvent à lisser les récits pour les rendre accessibles à tous, les incohérences de The Substance apparaissent comme un acte de résistance. Coralie Fargeat choisit de prioriser l’ambiance, les émotions et les thématiques sur une structure rigoureusement logique. Cela reflète un parti pris audacieux, rappelant que les grandes œuvres artistiques ne se mesurent pas à la perfection de leurs mécanismes narratifs, mais à leur capacité à marquer les esprits.


Ce n'est pas parce qu'une œuvre a des incohérences qu'elle est nulle. N'oubliez pas, créer, est mille fois plus difficile que de critiquer.


Je vous conseille pour prouver ce que je dis de regarder : "Il aurait dû gagner ! Les 20 pires incohérences de Death Note ! (Version Remasterisé)" de Yajinalyse sur Youtube.

Le SAV à la dérive

En dernier lieu, la trame contient une critique subtile mais incisive du service après-vente et, plus largement, de la culture consumériste.


Lorsque Elisabeth cherche des réponses sur la substance et ses effets secondaires, elle se heurte à un SAV impersonnel, bureaucratique et détaché, incapable de répondre à ses préoccupations légitimes.


Cette interaction souligne l’indifférence des entreprises vis-à-vis des conséquences de leurs produits sur les individus. Elle avait certes les informations de base, mais n'a jamais été avertie humainement des effets négatifs que cela comportait.


Ce dysfonctionnement symbolise l’abandon des clients une fois qu’ils sont piégés dans le cycle de consommation. Le personnage, en quête désespérée de solutions, est confrontée à une structure qui traite ses inquiétudes comme des problèmes mineurs, déshumanisant ainsi l’expérience.


La dépendance des utilisateurs envers des produits dont ils ne comprennent pas les implications, reflète notre relation moderne avec des technologies ou substances qui promettent des solutions rapides, mais sans réel accompagnement.


Cela renforce le sentiment d'impuissance et de solitude d’Elisabeth face à des gens sans scrupules qui exploitent ses faiblesses sans offrir de véritable soutien.

La Conclusion

Vous avez tout lu jusqu'ici ? Ouah, bravo à vous et merci, merci !

Promis je vais enregistrer une version audio et je mettrai un lien bientôt !


Indéniablement, pour moi Coralie fait partie des plus grandes réalisatrices de ce monde.

Le sujet m'a touché, choqué, a fait sauter mon cerveau tellement les thématiques abordés sont pour moi sous exploité au cinéma.


J'aurai pu continuer longtemps et je trouve cet article déjà bien costaud.

J'accepte totalement que cette histoire ne touche pas tout le monde, c'est bien normal.

Personnellement ma vie ne sera plus jamais la même après ce visionnage.


Je reconnais que la réalisation souffre de quelques plans un peu à l'arrache, d'une volonté d'en faire un peu trop à certains moments. Mais, franchement je peux pas bouder mon plaisir. Coralie a donné TOUT ce qu'elle a dans ses tripes, alors disons lui merci !


J'espère partager avec vous votre expérience de visionnage, votre avis compte aussi !

Alors, à vos claviers !


LovelyMayushii
6
Écrit par

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Créée

le 18 nov. 2024

Modifiée

le 21 nov. 2024

Critique lue 93 fois

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