9
le 10 oct. 2024
SuivreElle en pire
Elisabeth Sparkle (Demi Moore) ne fait plus rêver. Son corps se fissure un peu plus chaque jour sur Hollywood Boulevard. Une étoile sur le Walk of Fame qui ressemble désormais aux scènes fanées d'un...
Voir le film
Soyons honnêtes d'emblée : si The Substance est un film d'horreur, alors les catalogues de lingerie Victoria's Secret sont des documentaires sur la condition humaine.
Ce que le film propose majoritairement avec une générosité qu'on qualifiera pudiquement de débordante c'est Demi Moore. Nue. Longuement. Sous tous les angles. Le dos, les épaules, et surtout, avec une insistance qui finit par ressembler à une déclaration d'intention, les fesses. Cadrées, éclairées, chorégraphies avec le soin qu'un joaillier accorde à un diamant. Des plans entiers. Des séquences. Un véritable hommage en mouvement.
Et là, il faut admettre une chose : si quelque chose dans ce film relève de l'horreur, c'est peut-être précisément ça. Parce que et il faut oser le dire le postérieur de Demi Moore, tel que la caméra se complaît à nous le présenter, porte sur lui-même les stigmates du temps avec une franchise que ni le scénario ni la réalisation n'avaient anticipée comme argument dramatique. Un fessier crispé, tendu, visiblement en désaccord profond avec la gravité terrestre depuis un certain nombre d'années. Voilà peut-être la vraie horreur du film : non pas le monstre annoncé, mais l'image qu'on ne peut plus décoller de la rétine. Fargeat cherchait le corps comme terrain de l'effroi elle l'a trouvé, mais pas tout à fait là où elle le pensait.
Maintenant, parlons du reste. Le gore, puisque certains médias ont eu l'audace d'employer ce terme. Une œuvre gore, pour mémoire, c'est de la violence organique à l'état brut, du sang traité comme langue maternelle, de la matière corporelle utilisée pour provoquer un inconfort physique réel chez le spectateur. C'est une expérience qui laisse des traces. The Substance dispose bien de quelques séquences dans cette direction elles arrivent au dernier tiers, comme un invité qui a mal lu l'heure sur le carton d'invitation et se présente au moment où tout le monde enfile son manteau. Entre-temps, on a regardé des fesses. Beaucoup de fesses. Le ratio fesses-gore est, mettons, défavorable au gore.
Et puisqu'on cherche une lecture de fond : The Substance est sans doute le premier grand film de propagande anti-chirurgie esthétique de l'histoire du cinéma. Un PSA déguisé en œuvre d'auteur. Le message, martelé avec la subtilité d'une affiche de prévention routière : touchez à votre corps, et il vous punira. On imagine très bien la version courte diffusée entre deux émissions de téléréalité, avec un numéro vert en bas de l'écran et la voix off solennelle d'un dermatologue repenti. Appelons le genre par son vrai nom ni horreur, ni gore mais le mélo-splatter de luxe. Un genre à part entière, quelque part entre le clip de mode et le film de prévention sanitaire.
Il faut reconnaître au film une cohérence visuelle réelle. La photographie installe des espaces liminaux avec une certaine rigueur formelle ces lieux de transit suspendus entre deux états, ces intérieurs qui ont perdu leur fonction rassurante, ces couloirs qui signifient le entre-deux plutôt que la destination.
Mais voilà le problème, et il est considérable : Fargeat filme tout cela avec une esthétique pop si léchée, si saturée, si délibérément séduisante, que l'angoisse se dissout dans l'admiration. Les néons roses. Les surfaces réfléchissantes. Les dégradés de couleurs qui auraient fière allure sur le fond d'écran d'un MacBook. Les décors qui semblent sortis d'un plateau de tournage pour le dernier clip d'Ariana Grande tout en angles nets, en couleurs primaires affirmées, en esthétique Instagram premium.C'est une publicité pour parfum qui a décidé de parler de la souffrance féminine. Un spot haut de gamme avec des velléités philosophiques.
Et la presse, fidèle à elle-même, s'est enflammée. C'est beau. Et comme c'est beau, c'est donc forcément bon. Forcément important. Forcément nécessaire. Ce glissement logique de l'esthétique vers la profondeur, de la forme vers le fond est l'un des tours de passe-passe les mieux rodés du circuit festivalier. Une image magnifique est devenue, progressivement, une preuve suffisante de valeur artistique. Peu importe que cette beauté soit froide, décorative, fonctionnellement vide de tension réelle. Elle est belle, donc elle dit quelque chose.
The Substance avait remporté le Prix du scénario à Cannes. Le festival a développé une tendresse particulière pour le film étrange et stimulant celui qui dérange suffisamment pour mériter une standing ovation et pas assez pour vider la salle. Titane, Palme d'Or 2021 corps mutilés et fusion homme-machine, la presse s'embrase. Raw, prix FIPRESCI 2016 cannibalisme féminin, acclamé comme révélation féministe. Et The Substance, avec sa photographie de clip et ses fesses en gros plan, repartait avec un prix.
Le chemin est balisé, la navette réservée longtemps à l'avance. La presse s'enflamme avec la ponctualité d'un service public. Les mêmes adjectifs. Les mêmes angles. La même certitude que l'on assiste à quelque chose d'historique. Peut-être. Ou peut-être que l'on confond, encore une fois, une belle publicité avec un film.
Deux heures et vingt minutes. Ce n'est pas une durée — c'est une prise d'otage consentie.
The Substance aurait pu être un film efficace, acéré, mémorable. Il l'était, quelque part autour de la quatre-vingt-dixième minute. Puis il a continué. Puis encore. Le dernier acte censé être la déflagration finale, le point de bascule cathartique arrive sur un spectateur déjà vidé, déjà saturé.
L'excès ici n'est pas subversif. Il est simplement épuisant. Et l'épuisement, contrairement à ce que le cinéma d'auteur semble parfois croire, n'est pas une émotion. C'est juste de la fatigue.
Créée
le 28 mars 2026
Critique lue 19 fois
9
le 10 oct. 2024
SuivreElisabeth Sparkle (Demi Moore) ne fait plus rêver. Son corps se fissure un peu plus chaque jour sur Hollywood Boulevard. Une étoile sur le Walk of Fame qui ressemble désormais aux scènes fanées d'un...
6
le 6 nov. 2024
SuivreIdée maline que d’avoir sélectionné The Substance en compétition à Cannes : on ne pouvait rêver plus bel écrin pour ce film, écrit et réalisé pour l’impact qui aura sur les spectateurs, et la manière...
1
le 10 nov. 2024
Suivrele 10 nov. 2024
Bon... Eum...On en parle de ce film ?Non mais je veux dire : on en parle SÉRIEUSEMENT de ce film ?Parce que, bon, moi, à la base, il se trouve que je n'en savais strictement rien avant d'aller le...
4
le 29 mars 2026
SuivreArrêtons-nous une seconde. Pas pour applaudir. Pas pour débattre du character design ou de la qualité du doublage. Arrêtons-nous parce qu'il y a quelque chose de profondément inquiétant dans ce qui...
7
le 22 févr. 2026
SuivreFranchement, Super Dark Times, c’est exactement ce que je cherchais sans le savoir : un South Park version ultra dark, un vrai teen movie des années 2000 comme on les aimait, et putain que c’est...
4
le 14 févr. 2026
SuivreMarty Suprême se présente comme une œuvre d’une grande intensité, mais donne surtout l’impression de se considérer elle-même comme plus essentielle qu’elle ne l’est réellement. Le film est trop long...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème