L’aspirant-réalisateur « Nikitas » se fait aider par son ami Démosthène (Yorgos Tsiantoulas) qui travaille désormais comme fonctionnaire, pour écrire le synopsis d’un film qui n'est d'abord pas beaucoup plus qu’une caisse de résonance de ses idées. Cependant, au fil de leurs discussions sur les différentes règles de la narration (par exemple, la structure en trois actes ou bien la nécessité de faire évoluer le héros entre le début et la fin ou encore l’événement central nécessaire dans chaque acte), Démosthène prend vite les rênes de toute l'opération.
Au départ la seule requête du futur mais hypothétique producteur français du film de « Nikitas » étant qu'il soit "drôle, sexy, à petit budget et à la saveur d’été grec". Les deux amis se mettent en quête d'un sujet et d'une histoire et hésitent un bon moment, jusqu’à ce qu’une femme venue sur la plage avec son petit chihuahua leur rappelle un été intense vécu par eux, deux ans plus tôt à l’époque de leurs études de théâtre, qui pourrait potentiellement faire un bon film.
Le film navigue entre ce passé récent en Flash-back, et le présent, et l’on comprend qu’à l'époque, les deux amis travaillaient déjà ensemble sur un scénario qui a fini par tomber à l'eau à cause de Démosthène et que cela avait presque fait exploser leur amitié. Peut-être que faire un film sur cette expérience passé est une manière de rattraper cette collaboration ratée !
« The Summer with Carmen » est donc un film sur un film, qui parle lui-même d'un scénario (et donc, d’un film) qui n’a jamais été achevé. L’idée, amusante et ironique, permet tout de même l’émergence de quelque chose de plus qu’un simple vertige méta cinématographique.
L'histoire de cet été-là, que les amis racontent dans l’ordre chronologique et dont ils utilisent les moments clefs pour structurer les différents actes de leur film, se concentre en particulier sur la rupture de Démosthène avec son compagnon de l’époque Panos et sur ses conséquences.
Elle est une création dans laquelle on voit comment va leur vie la vie et, en même temps, la manière dont le futur scénario se crée. Le film mélangeant trois niveaux : celle de ce qu’ils vécurent deux ans avant, ce qu’ils vivent maintenant et les deux fictions celles du scénario inachevé et celle du scénario qu’ils sont en train d’imaginer.
Démosthène, au visage impassible semble avoir adopté une approche relativement pragmatique pour gérer ses sentiments et son célibat retrouvé, alternant entre de brèves relations avec d'autres hommes grâce aux applications de rencontre et des moments avec les amis, notamment Nikitas, qui lui avaient offert leur soutien, mais tandis que les deux amis discutent de ces événements, et s'interrogent sur les raisons de certains choix faits par Démosthène, celui-ci a du mal à trouver des réponses satisfaisantes.
Une de ses grandes décisions, à l’époque, a été de prendre la « Carmen » du titre, un chihuahua que son ex petit ami Panos, peu prévenant, a gardé après leur rupture amoureuse ; Panos, mécontent de cette petite chienne effrayée et toujours en demande, prévoyait de la rendre au chenil d'où elle venait, et Démosthène avait décidé de la prendre avec lui un petit moment avant de la restituer, même si ça n’allait que la faire souffrir davantage après.
Une des raisons pour lesquelles « Démosthène » semble monopoliser toute l’attention, aussi bien dans son histoire passée que dans le temps présent de l’écriture du film, c’est qu’il a assez littéralement l’allure d’un dieu grec : ses épaules larges et solides, ses muscles nettement définis, ses épais cheveux noirs et sa barbe sont en effet saisissants.
Une autre raison pour laquelle Démosthène intrigue est précisément son apparente absence d’auto-réflexion qui laisse place à son impulsivité.
Le passé qui revient à la conscience des deux hommes, nécessite une réévaluation, qui n'est pas la même pour tout le monde. Les événements sont abordés sous un angle différent, les détails sont magnifiés, les griefs sont exprimés, les joies sont montrées pour cacher les chagrins, et vice versa.
Au fur et à mesure de sa progression, leur narration confessionnelle révèle que chacun a un autre récit, un « scénario » distinct. Tout ce qui restait en suspens dans la relation entre eux, ainsi que dans la relation de chacun avec soi-même, est désormais obligé d’ « atterrir » non seulement sur la réalité (rocailleuse), mais aussi dans le nouveau scénario qu’ils préparent ensemble...
La construction fictionnelle du scénario tirée de la vie va cependant se modifier au fur et à mesure qu'elle prend forme, clarifiant tout ce qui unit réellement et essentiellement « « Nikitas » et « Démosthène ».
Cette chronique d’un été grec entre amis et amants mêle les couleurs vives d’un été du sud à la sobriété d’un film d’auteur à petit budget et s'équilibre comme une satire ludique de la survie urbaine pour aller vers une tendre histoire d'amitié et de passage à l'âge adulte, avec en prime de délicieuses références cinéphiles.
Le film de Zacharias Mavroeidis est drôle et audacieux et un brin provocant, très estival, classique, et riche d’une structure lisible, mais imbriquée avec en définitive deux thèmes principaux : l’amitié et le processus créatif impliqué dans l'écriture d'un scénario de film en plaçant, curieusement, le scénario au centre, comme l'épine dorsale qui soutient le projet du film que l’on est en train de voir.
Et si sur la fin, on ne sait plus trop si l’on voit un film sur la confection d’un scénario ou le scénario du film, ce n’est pas grave, c’est un jeu voulu par le cinéaste.
Un projet qui interagit avec la vie elle-même et s’en nourrit.
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