Comment ne pas succomber au Mal quand celui-ci, omnipotent, s’immisçant jusque dans nos pensées les plus intimes, manipule nos convictions profondes pour nous faire basculer dans les ténèbres ?
C'est la question que semble poser Robert Eggers avec son premier film. Posant sa caméra dans une pittoresque clairière anglaise du 17ème siècle. Loin de tout et surtout du catholicisme, en vigueur à l'époque, pour y suivre l'installation d'une famille de puritains. Celle-ci composées de plusieurs figures qui tour à tour, verront leur foi être mise à l'épreuve.
Qu'il s'agisse de l’autorité christique d'un père désespérément optimiste, la dévotion aveugle d'une mère vacillante, des pulsions infantiles d'un jeune adam naïf croquant les pommes à pleines dents ou de l’innocence de jumeaux conversant avec un bouc, la mise en scène retenue et maîtrisée d'Eggers nous livre ici des portraits frêlement humains et n'use ici que de peu d'artifices pour installer un doute quasiment palpable laissant derrière lui une ambiance lourde et froide que les quelques bougies de la petite ferme peinent à réchauffer.
Et de ses portraits, se démarquera progressivement, Thomasin, notre héroïne (ici incarnée avec justesse par Anya-Taylor Joy) tout au long du film. D'abord indécise, préférant suivre sagement les inquestionnables convictions de ses parents, elle se verra bien vite accusée de fautes qu'elle n'a pas commises. Une certaine habitude que semble partager les dévots les plus absolus. Face à cela, elle n'aura d'autre choix que de questionner sa foi quand elle verra celle des siens mise à l'épreuve, si elle veut rétablir la vérité pour sauver sa famille du danger qui semble les guetter.
Mais la vérité a un prix, et celui de The Witch est effroyablement lourd. Se faisant dérober son plus jeune frère au cours d'un simple jeu de montage, abandonnée par son second en forêt, calomniée par ses pairs, reniée par ses parents la suppliant de se dénoncer à tord, implorant un père sourd à ses prières pour être finalement agressée par sa propre mère et se retrouvant contrainte de commettre son unique péché du film, le meurtre. Et c'est dépourvue de famille, comme débarrassée de la foi aveugle et corruptrice qui l'entourait que Thoma"sin" s'adonne finalement à la chaleur interdite et réconfortante des ténèbres pour finalement embrasser sa vraie nature qui nous est régulièrement suggérée tout au cours du film. Et l'élévation finale, transcendante, en dit long.
Robert Eggers questionne donc la légitimité de la dévotion et du pardon que l'on accorde à ceux qui le demandent plutôt qu'à ceux qui prétendent le mériter. Avec un premier film aux performances artistiques remarquables de subtilité et d'audace. Une fable étrange et insidieuse sur la foi qui offre au genre horrifique une référence actuelle de plus sur laquelle s'appuyer.
Vivement The Northman.