Alors qu'il est désormais seul survivant sur son navire, Ulysse, vieilli, hirsute et amaigri, parcourt ce qu'il croit être les derniers milles avant de rejoindre son Ithaque. Quand une dernière épreuve, qu'Homère lui-même a oublié de raconter, se dresse devant lui : errant au large d'une île insignifiante, coiffée du mont Parnasse, une naïade se présente à lui et lui livre un secret "Ne soyez pas vous-même". Réveillant en son cœur simple mais qu'on devine meurtri le sentiment d'une familiarité, d'une appartenance, d'une vérité enfouie qui n'attend que d'être exhumée, cette rencontre le pousse à la suivre sur l'île.
Là, il rencontre une mère pleurant son fils, un frère vivant dans l'ombre de son aîné disparu, une fille au père inconnu, une amante éplorée, une maîtresse abandonnée, toutes et tous éperdument fouaillé.e.s par la disparition d'un même homme, vingt ans plus tôt, dont l'absence de certitude sur le sort a empêché tout processus de deuil. Une autre Ithaque en somme, cherchant son Ulysse. Le dernier défi pour notre héros, trop humain pour gâcher à ses hôtes le plaisir inespéré de retrouver l'être aimé qu'ils croient voir en lui, mais devenu trop libre pour se laisser enfermer dans un énième épisode, qui pour réconfortant qu'il paraisse, le prive une fois encore de son destin.
J'avais laissé Arnaud et Jean-Marie Larrieu, les frangins lourdais (ou lourdingues ?), après le consternant Voyage aux Pyrénées en 2008, dans une cassette solidement enfermée dans un quartier de ma mémoire appelé "Oubli". Et voilà que l'an dernier, mon paternel me chante les louanges d'une comédie musicale géniale signée des frères Larrieu. Je l'ai vue hier en DVD.
De suite, leur conte espiègle et léger, placé sous le signe du miracle, semble s'inscrire dans les pas de la fable homérique - le sérieux héroïque en moins. Le résultat est aussi saisissant de justesse et d'émotion que le début du film laissait présager un naufrage. Preuve en est que malgré la bonhommie du format de comédie musicale, qui permet usuellement d'écarter à bon compte la vraisemblance et la cohérence, Tralala soulève par vagues des moments d'une vérité pure. Plus que des moments d'ailleurs, puisque la trame même du film est tissée avec une profondeur puissante et sincère, longtemps masquée par la légèreté du cadre, les textes et rythmes loufoques et binaires de Philippe Katerine.
A mesure que se resserre l'étau dans lequel se débat un Amalric clownesque et radieux, dont les mille ruses pour une fois le desservent et l’enferrent, chaque scène s'épaissit d'enjeux dont on n'aurait parié qu'ils nous touchent autant. Au-delà de l'écriture générale, cela doit beaucoup à celle des morceaux interprétés par des acteurices en état de grâce, écrits par d'excellents musiciens - Jeanne Cherhal et Bertrand Belin en tête. Dans un film qui, sans jamais la citer explicitement, se propose comme un remède à la pandémie et à l'isolement qu'elle provoque, les frères Larrieu trouvent le beau geste, le mot juste, pour décrire l'état sidéré d'une société devenue folle d'une espérance impossible à combler, en quête d'un salut qui ne vient pas, ne reviendra plus.
Et Ulysse alors ? Lui offre au moins une formidable constance, une abnégation dont on sait désormais qu'elle n'a rien d'humain mais qui console parce qu'elle ne trahit pas. Lui s'extrait de ce rêve si doux et chaud d'un retour à la normale. Lui, inlassablement, poursuit son chemin.