Chaque metteur en scène le reconnaîtra volontiers, le monde de l’enfance est sans doute ce qu’il y a de plus dur à filmer. Tout d’abord car diriger de jeunes acteurs est encore aujourd’hui considéré comme l’un des paris les plus difficiles à aborder au cinéma, ensuite car la tendance générale consistera à penser que l’on doit obligatoirement représenter les enfants comme l’innocence incarnée, retirant à ceux-ci toute leur singularité et leur potentiel de complexité. Qu’ils soient singes savants ou petits êtres charmants uniquement là pour nous attendrir, ceux-ci ont rarement droit à des regards restituant toute leur ambivalence, sans doute pour ne pas heurter quelque sensibilité ayant oublié à quel point ce passage de la vie est en réalité un traumatisme collectif enfoui au plus profond de nos êtres. Cependant, il reste encore des cinéastes résistant à l’envie de proposer de petites histoires sans conséquences pour s’attacher réellement à épouser le point de vue de jeunes personnages filmés justement comme des personnages comme les autres, avec leur sensibilité propre et leur monde intérieur bouillonnant. Laura Wandel, dont c’est le premier long métrage, fait partie de cette catégorie de cinéastes considérant l’enfance non pas comme un simple prétexte à filmer une histoire mignonne, mais au contraire comme un sujet infiniment complexe méritant un point de vue à sa hauteur.


En évitant le piège du film à thèse qui aurait consisté à prendre le harcèlement comme simple point de départ comme un autre, prétexte à développer un discours manichéen sans ambigüité, et donc sans possibilité de dialogue à son issue, la cinéaste va au contraire oser le dispositif pur, qui pourrait virer au système en des mains indélicates, mais donne ici la sensation que le film n’aurait pu être filmé autrement. A savoir que l’on suivra le drame uniquement à travers le point de vue d’une fillette entrant tout juste au CP, se retrouvant dans la même école que son grand frère, et assistant sans savoir comment réagir au harcèlement que subit ce dernier de la part de toute une bande. On le lit un peu partout, le film est filmé à hauteur d’enfant, sans contrechamp sur les adultes, ces derniers devant toujours se mettre au même niveau que les enfants, c’est-à-dire en s’agenouillant, ou en entrant dans le même cadre que ces derniers lorsque celui-ci le permet. Ce principe a pour effet immédiat de créer un sentiment de proximité rare d’avec les jeunes protagonistes de l’histoire, instaurant une ambiance très anxiogène de par le travail sur le son faisant ressortir le brouhaha permanent régnant dans une cour d’école primaire, ou alors dans le réfectoire. Filmant son petit bout de chou au plus près, laissant l’arrière plan systématiquement flou, cela ne vire pourtant jamais au caprice de metteur en scène, tout simplement car le principe de la mise en scène de cinéma, consistant à opter pour un point de vue, quel qu’il soit, est respecté, et donc tout est mise en scène, s’éloignant rapidement du simple filmage captant une situation sans avoir de discours sur celle-ci.


Nous suivons donc la petite Nora, subissant un double trauma, devant déjà se faire à la séparation d’avec son père le jour de la rentrée, moment douloureux filmé dans la durée dès la scène d’ouverture, avec ses larmes et ses au-revoir prolongés. Ensuite ce rôle de témoin du calvaire de son grand frère, censé être là comme guide, mais devant faire face à ses propres problèmes. Le principe sera tenu jusqu’au bout, dans le sens où jamais la caméra ne changera soudainement de point de vue, ne filmant que ce qu’il est cohérent de filmer, à savoir ce à quoi la fillette assiste. Partagée entre l’envie de protéger son frère en faisant intervenir son père (le toujours excellent Karim Leklou, dont le jeu vibre d’une tension de chaque instant), les injonctions du frère victime à ne pas parler, parce que quand on parle c’est encore pire, et le besoin d’intégration, ce personnage encapsule en elle toute la complexité du monde adulte, portant sur ses épaules une situation beaucoup trop complexe à un âge où l’on devrait faire preuve d’insouciance.


Et l’honnêteté de la démarche ne nous épargnera donc pas une violence psychologique à laquelle on a peu été habitués en ce qui concerne le cinéma s’adressant à un jeune public. Ne prenant pas ses potentiels spectateurs pour des idiots ou de petits êtres fragiles devant être sur-protégés, la cinéaste a compris que ces derniers étaient en réalité beaucoup plus solides et aptes à recevoir ce type d’histoire que les adultes qui les accompagneront, tout simplement car nous avons oublié ou préféré refouler ces souvenirs douloureux d’enfance, sanctifiant cette période de la vie comme cocon inébranlable recelant uniquement des souvenirs merveilleux de jeux d’enfance innocents. Toute la violence assimilée plus ou moins consciemment du monde adulte, faisant déjà totalement partie de notre vie dès notre plus jeune âge, a été occultée, et l’on se persuade donc que nos chérubins ne peuvent supporter pareil spectacle au cinéma.


Là où ce film s’avère indispensable, c’est justement dans son regard à la fois extrêmement frontal et débarrassé de la moindre fioriture ou complaisance, nous immergeant durant 73 minutes dans son univers sans jamais l’encombrer d’éléments superflus, la distance permise par la fiction devant logiquement entraîner questionnements et débats utiles à l’issue des projections. Là où un enfant faisant subir à un autre des choses qu’il n’aimerait subir lui-même peut avoir du mal à comprendre en quoi ce type de comportement n’est pas sain, le miroir tendu par la fiction, via des personnages, a cette vertu d’identification pouvant entraîner une prise de conscience chez ce dernier, tout autant que faire office de pansement pour des enfants ayant vécu ou vivant ce genre d’évènements au quotidien. Il ne faut pas avoir peur d’ébranler le jeune public, l’essentiel étant que la dureté du propos et des images ait un sens et puisse être débattue.


Porté par de jeunes comédiens d’une intensité stupéfiante, ces derniers livrent un véritable travail de composition allant à l’encontre de ce que l’on a tendance à estimer concernant les jeunes acteurs, à savoir que leur naturel leur permet de se jouer eux-mêmes, tels qu’ils sont dans la vie. Le contenu rugueux du film a nécessité à l’évidence un énorme travail, tout d’abord pour trouver les acteurs adaptés, ensuite pour les amener à interpréter ces situations parfois éprouvantes. On oubliera pas de sitôt le jeu particulièrement nuancé de Maya Vanderbeque, passant par des extrêmes que l’on a peu l’habitude de voir concernant une si jeune comédienne.


Il est difficile de décrire précisément en quoi la vision de pareil film a de quoi nous laisser ébahis sur notre fauteuil, tant les situations respirent d’une authenticité remuante, et parfois très émouvante (le départ de l’institutrice de la petite sœur, un moment d’une justesse à la fois tendre et douloureuse), jusqu’à une ultime scène en forme d’électrochoc, où le geste le plus violent et absurde côtoie un ultime acte d’amour et de compassion qui nous laisse le cœur brisé, les larmes coulant longtemps sur nos joues pendant que le générique défile silencieusement. Dire que Laura Wandel a livré ici un coup de maître relevant de l’euphémisme, contentons-nous de conseiller chaudement de se rendre dans une salle projetant ce film, si possible, car des propositions de cinéma aussi affirmées que celle-ci, ce n’est pas tous les jours qu’on en voit débarquer.

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