Le paysage cinématographique français prend parfois les allures d’un parc à thèmes. 2022, comme toute année électorale, a droit à son cortège de films politiques, ou plus exactement, de films s’intéressant à l’exercice de la politique : en l’espace d’un mois, Municipale de Thomas Paulot, Les Promesses de Thomas Kruithof et La Campagne de France de Sylvain Desclous rejoueront dans les salles obscures, sur le mode documentaire ou fictionnel, le spectacle des urnes, soit le dernier signe manifeste de nos citoyennetés démocratiques.
À cet égard, l’inactualité d’Un peuple est salutaire. Le nouveau documentaire d’Emmanuel Gras, à qui l’on doit notamment le beau Makala, se présente comme une plongée au cœur du mouvement des Gilets Jaunes, autrefois virulent et spontané, désormais morcelé ou récupéré. Les trois années qui nous séparent du 17 novembre 2018, date de naissance officielle de la contestation, ont permis à l’imaginaire télévisuel de se dissiper, laissant la possibilité d’un contrechamp, d’un espace pour la pratique documentaire, point de jonction des enjeux collectifs et du récit intime. En s’intéressant à un petit groupe local qui a pris possession d’un rond-point en périphérie de Chartres, Emmanuel Gras opère un double mouvement : décentralisation géographique, centralisation du regard. Chaque visage qui s’offre à la caméra est regardé, chaque échange recueilli – le geste d’Un peuple consiste à filmer conjointement ces individus et le désir collectif qui les anime et les réunit.
En évitant le surplomb, en se limitant à une échelle humaine, le film observe l’articulation des êtres au sein d’un corps commun, organique, mû par des rapports de force et des tensions. Il documente également un usage politique, local et quotidien : ces femmes et ces hommes élisent des coordinateurs et des porte-paroles, organisent et structurent leurs actions, débâtent d’un programme de revendications, assimilent les enjeux, les moyens et les stratégies du jeu médiatique. L’occupation du rond-point, en apparence si dérisoire, apparaît pour chacun un moyen de rompre son isolement, de lutter contre sa propre mise en périphérie, de retrouver sa place pleine et légitime au sein de l’espace collectif. De redevenir un corps politique à part entière, en somme.
Curieux et empathique, ouvert sur l’altérité, c’est bien le regard d’Emmanuel Gras, plus encore que son sujet, qui fait d’Un peuple un film politique. C’est cette démarche documentaire qui lui permet d’enregistrer les premiers allants enthousiastes du mouvement, mais aussi son essoufflement progressif, lié notamment à un impératif de définition et de théorisation. Quel socle d’idées adopter ? Que penser du référendum d’initiative citoyenne ? Que faire de la violence qui ponctue infailliblement chacun des rassemblements parisiens ? Filmer la parole et son saisissement, voilà le projet et la richesse d’Un peuple, qui rappelle à juste titre que la citoyenneté, trop souvent corrélée au calendrier électoral, est une affaire de tous les jours.