Le sentier étroit de la douceur dans un monde violent

« Un Varón ». Terme que l’on pourrait traduire par « un homme, un vrai », et qui viendrait, ainsi que son sens, du vieux norrois, si bien qu’il correspondrait à l’étymon du français « baron », plutôt que l’inverse. D’entrée de jeu, dès la scène d’ouverture, le réalisateur et scénariste colombien Fábian Hernández s’emploie à problématiser le groupe nominal que son titre posait en apparence comme une assertion : face caméra, sur un mode presque documentaire, défilent quelques figures masculines qui tentent de définir le terme, selon les codes de la rue ; un monde auquel ces jeunes hommes appartiennent, visiblement et audiblement, ainsi que le révèlent leurs mimiques, leur gestuelle et leur accent. Or l’ensemble de ce premier long-métrage du réalisateur s’attachera à poursuivre ce questionnement : qu’est-ce qu’être un « varón » ? Et si être un « varón » va de pair avec la pratique de la violence, est-ce la seule voie, pour un homme, sa seule façon d’être au monde ?

Bien vite, la caméra se centre sur Carlos, qui incarne cette interrogation, cette quête. Très prometteur, le jeune acteur Felipe Ramírez est de presque tous les plans. Les traits d’une grande finesse, à la fois spirituelle et discrètement sensuelle, comme un petit cousin colombien de Mads Mikkelsen. S’inspirant des propres expériences de jeunesse du réalisateur, natif de Bogotá, son personnage est recueilli par un centre catholique de cette même ville, mais souhaite se rapprocher, pour Noël, de sa mère, incarcérée, et de sa sœur. Le long-métrage suit cette tentative de retrouvailles et la mise au contact de Carlos, tendre, grave et affectueux, avec la violence des rues et des jeunes gens de son âge.

Le point de vue adopté par Fábian Hernández est éminemment intéressant : si la violence est bien là, omniprésente, latente, menaçante, parfois esquissée, elle n’est parée d’aucune séduction, d’aucune érotisation, d’aucune ambiguïté, même. Volonté clairement affirmée, et illustrée, de rupture avec le cinéma commercial nord-américain. Pas d’angélisme non plus. Le libre-arbitre de chacun est sensible, commandant d’ailleurs les doutes de Carlos, et nul n’est supposé victime d’un déterminisme social ; même si le poids de cette donnée n’est pas édulcoré non plus…

Cadre de cette menace absurde et constante pesant sur les vies, Bogotá, dans la caméra de Sofia Oggioni, a la beauté et la nostalgie des toiles d’Hubert Robert : seules tiennent encore debout les habitations hyper précaires des favelas, les constructions plus solides étant ruinées, détruites au bulldozer, outrancièrement taguées… La musique, très belle, douce et méditative, de Mike et Fabien Kourtzer, participe à cette nostalgie, quand elle n’est pas pulsée par le rap, lui aussi tout sauf violent, de Tego Calderón & Gallego, « Yo tengo un angel » (« J’ai un ange… »)…

Partagé entre les incitations à la violence émanant de ses pairs - sous la forme de conseils, ou de provocations directes -, et les incitations à la douceur émanant des femmes, sœur et mère, le jeune Carlos tracera son chemin, entre les larmes - abondantes, alors qu’il ne cesse de se gourmander lui-même : « Un homme, ça ne pleure pas ! » - et les armes.

AnneSchneider
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le 15 mars 2023

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Anne Schneider

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