Quelques spoilers.
<i>Texte lié à une <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/oOSu2">ressortie de films noirs mexicains</a>.</i>

Enfin ! Enfin un film noir mexicain perçant le plafond de verre d’une production simplement honnête pour se faire passionnant, émouvant, et virtuose. Dans ce film pionnier (c’est le plus ancien de la sélection), Julio Bracho confirme sa pleine maîtrise de l’imagerie du genre, mais l’investit ici de manière plus discrète que ne le fera son <i><a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/4KZy5R">Crépuscule</a></i> (où il flirtera avec l’exercice de style). Bénéficiant d’un Figueroa en grande forme, qui sait trouver le bon équilibre lumineux entre atmosphère maudite et réalisme quotidien des personnages, le film met en place, autour d’un petit groupe d’amis, une toile d’araignée d’espions et de surveillants – qui de par leur curieuse absence d’action (à plusieurs moments, ils pourraient tuer ou forcer la porte sans difficulté) ressemblent à une série d’observateurs muets, comme un chœur antique regardant, une légère ironie aux lèvres, se déployer les tourments du petit triangle amoureux traqué.

Ce jeu de cache-cache retors, par deux fois tressé autour d’un décor simple (celui de l’appartement d’abord, puis du bar ensuite), ou encore la manière très progressive de comprendre cette héroïne qui ne se dévoile que feuille par feuille, font d’<i>Une aube différente</i> un film assez captivant – d’autant que l’épaisseur des personnages (dont aucun n’est laissé de côté par le récit, pas même la femme d’un des espions !) empêche le traquenard de se limiter à sa dimension ludique.

Le film a évidemment ses défauts, notamment une seconde partie dont les allers-retours et valses de personnages tendent à essouffler le rythme, en fragilisant le récit par des comportements invraisemblables ou incohérents¹. La naïveté des tirades enflammées de Pedro Armendariz (l’acteur du futur <i>Enamodara</i>), ou encore la façon dont les dialogues s’échinent à résumer des situations complexes en dichotomies morales débiles (“l’amour ou le devoir” pour parler de mariage et d’adultère…), n’aident pas toujours non plus. L’ensemble tient, néanmoins, offrant de belles et grandes scènes (jusqu’à son inattendu final), en s’appuyant sur son formidable personnage féminin : romantique mais intelligente, amère mais dans l’action, dépositaire des dialogues les plus sagaces, et tenue par une actrice formidable aux yeux fatigués (tranchant en cela avec les comédiennes qui, jusqu’aux plus talentueuses comme María Félix, semblent devoir composer avec l’imagerie de la belle jeune fille idéalisée). Andrea Palma, c’est son nom, tient le film entier, le complexifiant à chacune de ses apparitions à l’écran.

Un mot, enfin, sur le volet social : il y a une certaine ironie à ce carton d’ouverture clamant que le film est une histoire “universelle”, et qu’il pourrait se passer n’importe où – alors qu’il met en scène le scénario le plus ouvertement politique de la sélection, via cette histoire de gouverneur corrompu cherchant à contrecarrer les grèves ouvrières. Ce paradoxe (qui n’est que de surface : il s’agit ici de prévenir la censure) résume bien la bizarrerie politique du cinéma noir mexicain, qui semble à la fois plus ouvertement social que son jumeau américain (la condition des personnages imprègne souvent plus profondément les enjeux du récit), mais qui se montre en même temps sur ce plan moins complexe, comme s’il y fallait toujours reformuler ces questions en lignes mélodramatiques sommaires, au point parfois d’en altérer le sens. Julio Bracho, cependant, donne ici le change par des images iconiques dont la puissance de conviction ne trompe pas (le héros entouré d’ouvriers qui font face, à la gare, comme un bloc), tout en mettant en valeur un réseau d’entraide populaire (le voisin du bazar, le patron de la boîte louche…), troublant sciemment les lignes entre bandit et opposant révolutionnaire.

<i>Notes</i>
¹ • Entre autres exemples : aller lire la lettre tout seul, dans ce lieu isolé que sont les toilettes, alors que cinq ennemis sont tout près ; ou encore assommer l’allié plutôt que de lui montrer la sortie ; ou bien nous montrer l’héroïne un temps considérer abandonner son frère, alors que la seule peur de le voir affamé l’avait menée à la prostitution…

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le 11 août 2026

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