Vampirisation ou destruction ? Non, c'est sûr, il s'agit bel et bien d'un exemple de vampirisation et non de destruction. La destruction suppose la mort ou l'annihilation de l'être. Tandis que dans l'opération de vampirisation, le vampire pompe le sang laissant juste ce qu'il faut à la victime pour ne pas mourir mais rester dépendante.
J'avais vu ce film à la télévision il y a pas mal d'années mais n'arrivais pas à le trouver pour le revoir. Et je me suis surpris à avoir conservé un très fidèle souvenir du film et des différents acteurs.
Un grand magasin parisien et un nouveau patron. Un grand magasin parisien en routine et un nouveau patron, manager international qui traine une réputation sulfureuse.
Granier-Deferre nous brosse à petites touches, sans développer, la vie du grand magasin bousculée par une nouvelle équipe de direction et de nouvelles méthodes managériales avant de se focaliser sur un des cadres (subalterne) admis à approcher et pénétrer le cénacle.
C'est déjà bien intéressant de voir l'ambiance qui règne dans le grand magasin, entre ceux qui sont mis au placard, ceux qui sont virés et les étoiles montantes. Et puis ce patron qu'on ne voit qu'à travers sa garde rapprochée dont on ne comprend pas bien la fonction. On réalise vite que ces deux factotums, en écran (opaque), sont là pour mettre en musique la partition écrite par le patron.
Cela devient passionnant ou, a minima, fascinant de voir comment le patron va s'y prendre pour attirer à lui ce cadre subalterne, obscur adjoint du chef du service publicité. Le patron souffle le chaud et le froid avec le cadre qui finit par ne plus trop savoir où il se trouve. Tenté un instant par la révolte le jour où il lui faut différer ses vacances, il finit rapidement par se soumettre. Jusqu'à cirer les bottes, au propre comme au figuré. Jusqu'à héberger chez lui, le patron. On finit par comprendre que la relation normalement de travail, même si H24, devient une relation toxique qui va isoler le cadre en détruisant peu à peu son environnement privé, familial ou intime.
La distribution de ce film est remarquable.
Gérard Lanvin est, Louis, le jeune cadre subalterne. Son personnage est finalement très complexe. D'une vie équilibrée entre un travail pas foulant, une épouse aimante et une famille constituée de femmes (sa mère, sa grand-mère), il passe à une vie où il se découvre une ambition professionnelle et surtout un père de substitution. Je pense à cette scène glaçante où il est en présence du patron, à poil (c'est le cas de le dire) en train de se raser, lui reprochant de ne pas lui avoir dit qu'il n'avait pas de père. Lanvin joue parfaitement cet homme, pas de taille à faire face à son patron. Il n'a pas d'autre choix que la soumission au risque de n'être plus rien.
Michel Piccoli est le patron, Bertrand Malair. Il est immense dans ce rôle. À la fois manipulateur et séducteur. Même son sourire chaleureux et son regard bienveillant font froid dans le dos. Il ne respecte aucune règle sinon les siennes, forcément bonnes puisqu'il est Dieu. L'échange de regard lors du premier contact entre lui et l'épouse de Louis est très réussi et significatif. Les deux personnages se mesurent. L'un sait qu'il a la situation bien en main. L'autre, que la partie sera difficile.
Nathalie Baye est Nina, l'épouse de Louis. Elle joue le rôle d'une femme intelligente et lucide, pleine de dignité. Elle est extérieure à ce monde masculin malsain où elle voit son mari s'enfoncer et se soumettre. Elle n'y a plus sa place et préférera se démettre face à la faiblesse de Louis. Le rôle est tout en subtilité puisqu'elle ne choisit pas l'affrontement. Est-ce une façon de ménager l'avenir ?
Reste les deux affreux qui constituent la garde rapprochée de Piccoli avec Jean Pierre Kalfon et Jean-François Balmer. Visqueux et malaisants en diable. Comme Louis (Gérard Lanvin) qui les rejoindra, une fois vampirisé par le Maître, ils restent totalement soumis, tels des esclaves.
Vampirisés mais pas détruits : si Dieu venait à disparaître, que deviendraient ils d'autres que des zombies errants, dans l'attente du retour du Maître ou à la recherche d'un nouveau maître à servir !
Quant à Nathalie Baye qui est (au présent de l'indicatif) une actrice que j'aime beaucoup, je me permets de lui dédier ce texte ...