Ville Neuve. C’est là, dans une minuscule maison isolée en bord de mer, prêtée par un ami, que Joseph va abriter son été 1995, quittant la ville pour se retrouver en Gaspésie, une région sauvage de l’ouest québécois, battue par les vents. C’est là aussi, affirme-t-il, qu’il a connu ses jours les plus heureux, en compagnie de sa femme, dont son alcoolisme l’a maintenant séparé.
Le hameau de maisonnettes largement éloignées les unes des autres qui prête son nom au film n’a en réalité rien de neuf, tant il semble au contraire s’être soustrait au temps. Mais il sera bien question, à son contact, d’une vie neuve, et doublement : vie neuve du Québec, qui s’approche du deuxième référendum pour son indépendance, après l’échec du premier, en 1981 ; vie neuve de Joseph, qui vient ici pour tenter de se reconstruire et d’échapper à l’addiction qui a ruiné sa vie. Gagné par la nostalgie du bonheur qu’il a vécu en ce lieu avec Emma, avant la naissance de leur enfant, Ulysse, il reprend contact avec elle et la convainc de le rejoindre.
Ce premier long-métrage du réalisateur québécois Félix Dufour-Laperrière, déjà coutumier de l’animation, est tout entier livré dans le graphisme qui se donne à voir sur l’affiche : un dessin assez rude, sur papier, jouant de toutes les nuances qui vont du noir au blanc, puisque tracé à l’encre de Chine. S’inspirant d’une nouvelle de Raymond Carver, « La Maison de Chef », le réalisateur-scénariste et dessinateur fait la part belle aux discours, intérieurs ou échangés, et renforce leur importance. La plasticité du dessin et la rupture aisée qu’il autorise avec le réalisme, même historique, lui permet une illustration très mentale, où le récit-cadre ouvre constamment sur des rêves, des souvenirs, des phantasmes, une exacerbation du ressenti...
C’est donc un renouveau tout intérieur qui se joue sous nos yeux, dans sa lenteur, son statisme, mais aussi ses élans, ses soudaines mutations, provoquées par un bain de mer pris conjointement, ou encore par une fête inattendue qui désarticule et libère les corps...
Félix Dufour-Laperrière gratifie le cinéma franco-québécois d’un film étrange, exigeant, qui fait passer un grand souffle purificateur sur le cinéma d’animation, soumis au régime du dépouillement et de l’intériorité.