Comme Kurosawa sait si bien le faire, Vivre dans la peur repose sur un scénario qui tient en une ligne… Cette histoire est celle d’un homme obsédé par la pensée de la bombe atomique, qui veut fuir au Brésil et entraîner avec lui sa grande famille : sa famille officielle et ses maîtresses… A travers ce personnage nommé Kiichi Nakajima (Minfune), c’est le traumatisme du Japon qui est mis en scène. Un traumatisme profond, destructeur. Si Kurosawa a déjà mis en scène le sujet de la mort, notamment à travers son splendide film Vivre, ici ce n’est pas la peur de la mort elle-même qui est mise en scène mais la peur d’être tué comme l’exprime explicitement Kiichi. Et oui, ce n’est pas la même chose. Mourir est naturel comme son entourage le lui dit. Mais être « tué » ce n’est pas la même chose, c’est une violence qui dans le cas de la bombe atomique est une violence décuplée, intolérable, trop grande pour l’intelligence et la capacité d’endurance de l’être humain. Une violence telle que Kiichi ne peut l’envisager ni pour lui, ni pour ses proches. Face à ce comportement les réactions sont diverses : depuis ceux qui se laissent gagner par les questions que Kiichi pose et qui reconnaissent qu’il est sensé dans son attitude jusqu’à ceux qui veulent le mettre sous tutelle et le faire interner pour le neutraliser. Mais personne n’est indifférent, tous sont entraînés dans son questionnement qui devient de plus en plus prégnant et inquiétant pour ses proches. La tension ne cesse d’augmenter jusqu’à ce plan final, silencieux où se révèlent ceux qui ne l’ont pas abandonné.
Vivre dans la peur n’est certainement pas le meilleur film de Kurosawa, il comporte quelques lourdeurs, longueurs et ne fait pas toujours preuve de la subtilité à laquelle Kurosawa nous a habitués, mais à ceux qui voudraient se convaincre que Mifune est l’un des plus grands acteurs au monde, je recommande ce film. Il est tout simplement incroyable dans ce rôle et quasi méconnaissable en homme torturé par la peur, la terreur, littéralement obsédé. Il est décidément capable de camper n’importe quel personnage et de faire passer n’importe quelle émotion.
Vivre dans la peur est un manifeste contre la bombe atomique dont la destruction est non seulement matérielle mais aussi psychique. Une bombe qui reste présente dans la mémoire japonaise et qui perpétue son action. 10 ans après Nagasaki et Hiroshima, la plaie reste béante et la menace plane toujours.
Il vit dans une autre dimension. Mettons-nous à sa place. Sa peur du péril atomique, nous la partageons tous. (…) n’est-ce pas ? Seulement notre peur étant moins extériorisée que la sienne, nous ne pensons pas à construire un abri, ni à émigrer au Brésil. Mais réfléchissons à sa place. Nous ne pouvons pas ignorer complètement son angoisse. Tout Japonais, peu ou prou partage son angoisse.