Du même réalisateur, je n’avais vu jusqu’ici que Les Herbes sèches, mais je peux d’ores et déjà constater une chose : c’est qu’il aime mettre en scène un pauvre type frustré comme protagoniste, tellement généreux qu’il est incapable de garder son malheur pour lui-même et se sent obligé de le transmettre aux autres, le tout dans des coins bien paumés pour marquer encore plus son isolement. Impression d’isolement renforcée par l’utilisation du format large 2,35:1, qui met aussi bien en évidence la splendeur des paysages de Cappadoce, d’une beauté hivernale rude, indifférente aux tourments des êtres qui y évoluent. Le film est franchement un régal pour les yeux.
L’ensemble adapte une nouvelle de Tchekhov — auteur qui aimait bien conter l'existence ou un morceau d'existence d'individualités médiocres. Il n’est pas étonnant que Nuri Bilge Ceylan et l’auteur de La Dame au petit chien se soient rencontrés. Mais également du Dostoïevski, avec une sous-intrigue (celle du gosse qui ne supporte pas que son père soit humilié !) que l’on retrouve aussi dans Les Frères Karamazov, et avec, en supplément, un petit clin d’œil à un moment brûlant de L’Idiot. Pour le style scénaristique, le cinéma d’Ingmar Bergman vient en renfort par le biais d'une construction narrative qui privilégie les longs échanges pesants dans des intérieurs bien étouffants, desquels finissent inévitablement par ressortir les tensions.
Bon, à travers tout ce patchwork d’influences, on suit donc un pauvre type (duquel on voudrait se sentir moins proche !), fier de lui-même, se croyant intellectuellement supérieur aux autres car il écrit des articles pour une revue locale confidentielle, se comportant comme le roi des alentours (il y est propriétaire de plusieurs logements qu’il n’a pas acquis par son mérite, mais parce qu’il en a hérité !), se vantant d’une obscure carrière passée d’acteur. Tout ceci se ressent dans ses discussions avec sa sœur, avec sa jeune épouse, avec ses « inférieurs ». Mais, on perçoit malgré tout l’insatisfaction d’une personne qui est incapable de sortir de la prison qu’elle s’est créée. Je pense notamment à ses interactions avec un des clients de son hôtel (oui, il tient un hôtel !), qui a un mode de vie guidé par le nomadisme et l’imprévisibilité. Et, quand sa femme trouve une raison d’être, une once de bonheur, il faut qu’il l’écrase.
Tout ceci, on a le temps de le vivre (3 h 15, ce qui en fait pour l’instant la Palme d’or la plus longue de l’histoire !). On a le temps d’apprendre à connaître tout ce beau monde. Parfois, lors des séquences dialoguées, le réalisateur a tendance à vouloir trop surligner au lieu de laisser deviner au spectateur, en particulier lors d’une dispute froide avec sa moitié, lors de laquelle il pousse des ricanements bien sardoniques pour que l’on comprenne bien que c’est un enfoiré (oui, c’est bon, on l’avait déjà saisi sans cela !). Heureusement, spécialement sur la fin, Ceylan se tourne un peu plus vers l’extérieur, pour des scènes plus contemplatives, qui offrent un champ large aux capacités réflexives du spectateur. La fin, plus ouverte qu’elle n’y paraît, montre la prise de conscience d’un être quant à ce qu’il est réellement. Reste que devenir conscient de ce que l’on est est une chose, changer en est une autre…
Bref, derrière tout ce foisonnement d’influences prestigieuses et cette ampleur narrative assumée, le film s’impose surtout comme une dissection patiente et implacable de la médiocrité humaine, portée par une mise en scène qui en fout plein les mirettes. Si cette fresque hivernale palmée, aussi inconfortable qu'exigeante, pâtit d'une certaine lourdeur démonstrative dans ses moments les plus appuyés, il n’en demeure pas moins qu'elle capte avec une justesse troublante l’enfermement intérieur de son protagoniste, incapable de se comporter avec son prochain autrement qu'en cherchant à le dominer.