C'est un film que j'ai volontairement fui à sa sortie … Je m'explique. Les évènements de septembre 2001 ont été une telle claque pour les USA que l'idée d'un film sur la réussite de la traque de Ben Laden pendant une dizaine d'années me laissait présager le pire en termes de film de revanche, de patriotisme bas de gamme voire même de propagande électorale …
Et puis, à la médiathèque proche de chez moi, le DVD vient soudain me rappeler ce film à mon souvenir … Et, dans ma grande faiblesse, je me suis laissé tenter. À moins, plus positivement, que ce soit juste la curiosité …
Bref, me voici donc en train de visionner "Zero Dark Thirty". Joli titre qui signifierait "Minuit et demi" en langage militaire.
Et ça commence, conformément à mes pires craintes par un rappel sur fond d'écran noir de l'évènement initiateur avec des conversations téléphoniques de gens, d'enfants, de femmes, pris au piège des tours, qui vont mourir. Ça met le curseur du pathos à 110 %, en pleine saturation. On est conditionné pour les deux heures trente suivantes …
Sauf qu'ensuite Kathryn Bigelow nous la fait façon thriller. Et c'est plutôt pas mal. Avec une réalisation nerveuse, c'est-à-dire caméra sur l'épaule où le cinéaste cherche à suivre les personnages en s'efforçant de ne rien louper pour le spectateur, enfoncé dans son fauteuil, verre de whisky à la main à moins que ce soit plutôt une tasse de tilleul, histoire de rester calme.
J'ai écrit plus haut "plutôt pas mal". Parce que connaissant le résultat final sans connaître les détails, j'ai aussi regardé le film un peu en creux.
Le film semble très documenté mais je ne sais pas à quel point les étapes ainsi que les participants à la traque sont fidèles à la réalité. Il est possible que ce soit un peu romancé mais ce n'est pas très grave en soi.
Car ce qui est intéressant, c'est le débat sous-jacent, les non-dits. Par exemple l'éthique politique qui accompagne les images de torture. Sous la présidence Bush, on s'en arrange au motif qu'on finit par obtenir un nom et que la fin justifie les moyens. Tandis que son successeur, Obama, n'approuve pas (mais ne parviendra pas vraiment à faire grand-chose contre). Ce que dit le film en creux, c'est que ce n'est pas tant la torture qui a livré le nom mais une réflexion analytique qui a permis de confirmer la pertinence du nom arraché, ce qui n'est pas tout-à-fait pareil.
Le personnage central du film, Maya, l'agent de la CIA récemment recrutée, assiste, mal à l'aise, aux séances de torture avant de s'auto-persuader de sa mission – sacrée – qui est l'élimination, à tout prix, de l'ennemi n°1 des USA. Et elle a du mal à convaincre sa hiérarchie et même ses collègues qui ont d'autres soucis de terrorisme plus immédiats. Seule contre tous. Faut-il comprendre que, s'il n'y avait pas eu l'opiniâtreté et l'obsession d'une seule personne, Maya, la traque aurait fini par cesser ? De fait et c'est ce que je tire en conclusion-bis du film, les attentats n'ont pas cessé avec la mort de Ben Laden. Pire, Al Qaïda s'est dupliqué, tripliqué ou plus en d'autres organisations secrètes, tout aussi efficaces et tout aussi mortifères.
Et parlons aussi de l'image finale du film qui ressemble plus à une exfiltration d'urgence qu'en un triomphe. Et les larmes sont elles de joie ou de dépit devant la vanité de la mission "sacrée" ?
Et saluons surtout la performance de Jessica Chastain, l'actrice qui joue ce personnage de Maya, opiniâtre, acharnée, presque rebelle … qui se présentera au grand patron de la CIA, Leon Panetta (James Gandolfini), comme "l'enfoirée" qui a réussi à dégotter le nom du gus susceptible de mener à Ben Laden.