Pénétrer lentement et silencieusement, humblement, dans une vaste vallée, une forêt ombragée, une grotte ténébreuse, un aride désert, un temple sacré on un lac endormi. Tenter de percer du regard l'immensité du vide ; faire résonner les sabots dans un écho inquiétant. Rien à faire, toujours cette incurable sensation de rentrer dans une gigantesque arène dont on serait le gladiateur improvisé, distrayant à peine quelques divinités inconnues et mollement avachies, aux paupières alourdies par des siècles d'inactivité et d'abandon ayant frappés leurs territoires mystiques. Toujours ce malaise effrayant que ressent la proie alors qu'elle entre, par erreur ou par une folle audace, dans la tanière même de son prédateur attitré, dans l'antre de ses démons intérieurs. Toujours cette ritournelle martiale à mi-chemin entre la chasse héroïque et le peloton d'exécution. Sillonner la zone dans un air de défi, afin de provoquer l'affrontement ; sentir, déjà, ses os secoués par les premiers tremblements, en provenance du foyer mystérieux d'un séisme impossible.
Pouvoir enfin poser les yeux sur l'origine de ses terribles angoisses, tandis que lentement et fatalement se dresse, s'extirpant d'un sol meuble, se détachant d'un pan de falaise, émergeant des abysses aqueux, se profilant de la voûte céleste désormais obscurcie, un titan antédiluvien, un colosse gargantuesque fait d'un conglomérat de pierre fossilisée, de terre durcie et de mousse herbeuse. Humanoïde, cheval, sanglier, oiseau, serpent, grenouille, anguille, scorpion, centipède volant ! Autant de créatures mythologiques métamorphosées, d'animaux cyclopéens gardiens d'un sanctuaire interdit, de golems d'un argile façonné, modelé par les dieux. Ressentir alors une profonde terreur mêlée d'un respect presque religieux, d'une puissante allégresse face à cette infernale merveille, cette sublime aberration de la nature devenue enchantée. Contempler avec la plus grande fascination l'animation surréaliste de cette véritable montagne de matière première en mouvement, dont l'incroyable inertie transforme le plus simple des déplacements en une masse d'énergie et un potentiel de destruction considérable, en un esthétisme de la morphologie et de la physique à la limite de l'art pur et dur.
Adopter, pourtant, un comportement piteusement agressif face à cet être au fond nullement belliqueux, attisant logiquement son courroux. Ficher des flèches dans les points sensibles, de l'œil à la voûte plantaire en passant par le ventre mou ; utiliser à son avantage les spécificités du terrain pour provoquer l'exposition, se cacher à cette fin dans l'ombre d'un enfoncement rocheux ou s'élever sur les hauteurs d'une construction isolée ; retourner, enfin, la force démesurée du colosse contre lui, tandis qu'il ignore, dans sa candeur primitive, que cette puissance monstrueuse qu'il déploie pour pulvériser la vermine que nous sommes est souvent la seule capable de lui nuire. Alors que le géant de pierre met genou à terre dans une tragique posture de fragilité, alors qu'il se penche vers nous dans un touchant élan d'une curiosité toute animale, alors qu'il fond vers nous dans une terrifiante attaque, se projeter subitement dans le vide, et flotter, l'espace d'une seconde, dans un néant infini, pour attraper violemment de ses mains la première touffe d'herbe venue, poussée ça ou là sur une jambe, un dos, un ventre, une aile ou un bras. S'embarquer alors pour une chevauchée fantastique.
Escalader la paroi de chaire noueuse et rocailleuse comme on escalade une falaise escarpée, évoluer sur l'échine dorsale ondulante comme on parcourt un sentier sinueux, surgir sur la faîte de son crâne comme on gravit une colline. Marcher, courir, glisser avec lui à une vitesse démentielle ; voler avec lui à une altitude vertigineuse. Résister aux puissantes secousses aussi désespérément nombreuses que pathétiquement vaines, toujours s'accrocher, s'accrocher comme un dément, comme un condamné à mort s'accroche à la vie. Éclipser l'âme du colosse, le considérer comme une bête vulgaire, comme une dangereuse abomination ; dans un instinct de survie guerrier, chercher un point faible et ne plus penser qu'à tuer. Dresser son épée et plonger, plonger, plonger encore la lame de toutes ses forces dans l'épaisseur du crâne, dans la profondeur de la moelle toujours sensible, dans la fragilité d'un nombril, d'une nuque ou d'une main ; faire voler en éclat pierre, os et cervelle dans un geyser de sang noir, dans un flot ininterrompu de pétrole visqueux. Faire abstraction des gémissements caverneux et déchirants alors que s'effondre lourdement, dans un énorme nuage de poussière, le titan sacrifié. S'évanouir d'épuisement, l'esprit égaré, déchiré entre fierté et tristesse, entre acte de bravoure éclatant et odieux assassinat, entre croisade héroïque et blasphème éhonté. Et puis recommencer, toujours recommencer.
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