Fractured Furry Tales : le conte de fées cassé de la Jaguar

J’ai eu Bubsy sur Jaguar dans mon enfance et j’en gardais, bizarrement, un plutôt bon souvenir. Pas forcément celui d’un chef-d’œuvre, bien sûr, mais d’un jeu coloré, vivant, presque attachant. Avec le temps, pourtant, je me demande si ce souvenir n’était pas un peu arrangé par ma mémoire. Peut-être que je voulais simplement me convaincre que, oui, moi aussi, j’avais eu un bon jeu sur Jaguar. Quand on possède une console aussi particulière, aussi mal-aimée, on a parfois envie de défendre ses jeux, même contre l’évidence.Et puis, il y a un autre détail important : à l’époque, je crois que je n’étais jamais allé au-delà du deuxième monde. Autrement dit, mon souvenir de Bubsy reposait surtout sur une première heure, sur son apparence sympathique, sur cette impression de découvrir un jeu de plateforme acceptable sur une machine qui voulait tellement prouver qu’elle en avait sous le capot. Mais aujourd’hui, en y revenant sérieusement, en essayant de le parcourir vraiment, mon regard a complètement changé. La nostalgie laisse peu à peu la place à une question beaucoup plus cruelle : est-ce que Bubsy sur Jaguar était vraiment un bon souvenir… ou simplement un souvenir que j’avais besoin de rendre bon ?


Bubsy in: Fractured Furry Tales sort sur Atari Jaguar en décembre 1994 en Amérique du Nord, puis en janvier 1995 en Europe. C’est le troisième épisode de la série Bubsy, après Bubsy in: Claws Encounters of the Furred Kind et Bubsy II, et juste avant le tristement célèbre Bubsy 3D sur PlayStation. Il occupe donc une place étrange dans la chronologie : ce n’est plus vraiment le Bubsy original, pas encore le grand naufrage en 3D, mais une sorte d’épisode intermédiaire, exclusif à la Jaguar, coincé entre l’ambition d’une mascotte des années 90 et les limites d’une série qui commence déjà à montrer ses faiblesses. 

Cette fois, Bubsy traverse un univers inspiré des contes de fées, dans une version déformée et parodique, avec des mondes évoquant notamment Alice au pays des merveilles, Jack et le haricot magique ou encore Ali Baba.


L’idée n’est pas seulement de proposer un simple jeu de plateforme linéaire, mais de donner l’impression d’un grand terrain de jeu rempli de chemins, de bonus et de secrets. En d'autres termes, le gameplay mise davantage sur l'exploration et c’est justement là que le jeu se distingue, pour le meilleur comme pour le pire. Les niveaux sont très vastes, beaucoup plus ouverts qu’on pourrait l’imaginer au premier regard. On n’avance pas simplement de gauche à droite jusqu’à la sortie : on grimpe, on redescend, on cherche un passage, on se perd, on revient sur ses pas. Le jeu donne presque l’impression de vouloir être exploré plutôt que traversé. Enfant, cette ampleur pouvait facilement impressionner. Aujourd’hui, elle laisse une sensation plus ambiguë : celle d’un jeu généreux dans ses intentions, mais extrêmement confus dans son exécution. A cela, ajoutons que Bubsy répond de manière imprécise, la détection de collision est très approximative, et la physique...bizarre. Ça rend le jeu ultra-frustrant dès les premiers niveaux. One-hit kills partout, ennemis qui popent soudainement, sauts aveugles (tu ne vois pas ce qu’il y a après le bord), level design labyrinthique et plein de pièges injustes....

De plus, il n’exploite pas du tout la Jaguar. Graphiquement et techniquement, ça ressemble fortement à un bon jeu 16-bit...en pire. Les joueurs de l’époque attendaient du « next-gen » et ont été déçus.

Pire que ça, c'est aussi un jeu scandaleusement paresseux. Un exemple typique est celui des boss. Lorsqu'ils apparaissent, la musique du niveau ne change pas, y compris lorsque vous remportez la victoire. Il n'y a pas non plus d'effet sonores, à aucun moment. Cerise sur le gâteau: il en va du même du boss de fin. Cette sensation de vouloir en fair le moins possible, voire de se moquer du joueur, sent l'amateurisme et la fainéantise à plein nez, ce qui n'aide pas du tout à entrer dans l'aventure.


Mais au fond, pourquoi ? Qu'est-ce qui explique un résultat aussi mauvais ?

Atari avait acheté les droits pour porter 5 jeux Accolade sur Jaguar (dont Bubsy 1). Imagitec Design (studio anglais habitué aux ports 2D et Jaguar, comme Raiden) a reçu le code source Genesis de Bubsy 1. Très vite, ils se sont rendu compte que sortir une simple conversion d’un jeu déjà vieux (sorti en 1993) serait sans intérêt pour la « next-gen ». Du coup, ils ont pivoté : nouvelle histoire, nouveaux ennemis, niveaux et boss… mais tout sur la base du moteur Genesis. Résultat : les contrôles imprécis, la physique bizarre et la collision detection foireuse viennent directement de Bubsy 1. Ils n’ont pas pu intégrer les améliorations de Bubsy 2 (multi-hits, tir, etc.) car le jeu était déjà trop avancé quand Bubsy 2 est sorti.

Il n'ont pas eu non plus assez de temps pour le  polir. Thomason l’a dit clairement dans son interview : Imagitec avait des idées pour améliorer les contrôles et le gameplay, mais il n’y avait pas le temps. Ils ont dû « faire avec ce qu’ils avaient » pour sortir la meilleure version Jaguar possible.


Au final, Bubsy in: Fractured Furry Tales est un jeu qui raconte presque à lui seul le paradoxe de l’Atari Jaguar : une machine qui voulait incarner le futur, mais qui s’est trop souvent retrouvée avec des productions donnant l’impression d’appartenir au passé. Sur le papier, l’idée avait pourtant de quoi séduire. Un Bubsy exclusif, des mondes inspirés des contes, des niveaux vastes, une volonté d’exploration plutôt qu’une simple progression linéaire… Il y avait là de quoi offrir un jeu de plateforme original, généreux, peut-être même attachant.Mais manette en main, tout s’effondre rapidement. Les niveaux sont grands, oui, mais rarement agréables à explorer. Le jeu veut donner une impression d’ampleur, mais il produit surtout de la confusion. Il veut encourager la découverte, mais il punit le joueur avec des pièges injustes, des ennemis imprévisibles, des collisions douteuses et une physique qui ne semble jamais vraiment maîtrisée. À cela s’ajoute une réalisation paresseuse, parfois presque indifférente, comme si le jeu lui-même n’avait jamais vraiment eu le temps, les moyens ou l’envie d’aller au bout de ses idées.C’est peut-être ce qui rend le retour à Bubsy sur Jaguar aussi cruel. Enfant, je voulais probablement y voir un bon jeu, parce que j’avais envie d’aimer ma Jaguar, envie de croire que cette console avait elle aussi ses grands moments. Aujourd’hui, je garde une certaine tendresse pour ce souvenir, mais beaucoup moins pour le jeu lui-même. Bubsy in: Fractured Furry Tales n’est pas totalement dénué de charme : son univers, ses couleurs et son ambition maladroite lui donnent une petite personnalité. Mais cela ne suffit pas à sauver une expérience frustrante, mal finie et profondément décevante.C’est donc moins un bon jeu qu’un témoignage intéressant : celui d’une époque où certaines mascottes tentaient encore de survivre à la vague Sonic, où la Jaguar cherchait désespérément à prouver sa valeur, et où un projet développé trop vite pouvait se retrouver coincé entre nostalgie, ambition et amateurisme. Mon bon souvenir d’enfance, lui, existe toujours. Mais désormais, je le comprends mieux : ce n’était pas vraiment Bubsy qui était bon. C’était peut-être simplement mon envie d’y croire. 

RuneNoir
5
Écrit par

Créée

le 25 mai 2026

Critique lue 4 fois

Bubsy In: Fractured Furry Tales

Bubsy In: Fractured Furry Tales

10

Ralex

le 30 nov. 2013

Suivre
Dernière modification

le 13 avr. 2014

La jag avait un jeu meilleur que mario.

Je persiste et signe, la jaguar avait quelques bons jeux. Celui la par exemple. Un jeu de plateforme plus beau que Mario et très varié. Le tout traversant les contes de l'enfance. A l'heure ou on...

Bubsy In: Fractured Furry Tales

Bubsy In: Fractured Furry Tales

7

-Wave-

le 18 juil. 2011

Suivre

Le meilleur jeu de la Jaguar?

S'il est indéniable que la Jaguar fut un échec total et reste probablement la seule console à proposer une ludothèque composée à 90% de daubes, certains titres demeuraient néanmoins sympathiques, à...