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Réécriture
Je l'ai déjà évoqué, le premier album de Mr Bungle était un objet d'une vulgarité esthétique poussive et cohérente, une sorte de pièce d'art contemporain adolescente voire puérile, sciemment...
le 11 sept. 2013
Jeu de Hexecutable, Jenny Jiao Hsia, Alex P Thomson, Ken Snyder (Coda), Jie En Lee et Violet W-P (2025 · PC)
J'aime beaucoup l'idée de Consume Me, et sa façon très particulière de s'intéresser à un sujet rare dans le jeu vidéo, et pourtant central dans les vies quotidiennes sous le capitalisme : l'emploi du temps d'un individu.
Au départ, le jeu prétend parler prioritairement de régimes alimentaires chez une adolescente complexée, mais il complexifie merveilleusement le sujet, en abordant avec humour de nombreux thèmes afférents à ce quotidien ordinaire, dont il surligne et exagère chaque trait par des mécaniques de gestion excellemment bien trouvées (et, plus tard, critiquées par le jeu lui-même, de façon peut-être plus maladroite).
Je ne vais pas rentrer dans les détails diégétiques, mais ces thèmes (normativités corporelles, injonction au sport, scolarité, amour, compétition sociale, tâches ménagères, dépendance envers les parents, etc.) sont traités avec équilibre et précision, soit directement par sa narration, soit par des mécaniques de gestion. Pour la faire courte, on a un temps limité chaque jour et il faut arbitrer entre différentes activités pour optimiser son temps, tout en veillant à remplir des objectifs (dissertations, lectures, sport, etc.), ou pour gérer d'autres ressources comme l'argent de poche et les calories, et, idéalement, gratter du temps bonus par diverses mécaniques qui obligent le joueur à bricoler par lui-même de maigres enrichissements, souvent quantitatifs, dans un temps vécu appauvri par des nécessités sociales/économiques (elles-mêmes gamifiées en nécessités ludiques).
Cette partie "gestion", quoique probablement bien trop facile pour donner envie de lancer plusieurs runs (et trop soumise à la narration linéaire dtf), m'a beaucoup intéressé pour ce qu'elle donne à vivre. Je dirais même que c'est vraiment super. Même si c'est facile, il y a une certaine richesse dans le gameplay, une amplitude dans les arbitrages qui nous permet d'être créatif dans notre façon de jouer. Grâce à ça, on se surprend à apprécier une activité très étrange : gérer concrètement les calories et le temps limité d'une adolescente sujette à des injonctions de performance et des angoisses existentielles. Et donc, on s'amuse à être en quelque sorte le PDG de son individualité, pour ne pas dire de son corps. Autrement dit : ce qui, dans notre société, est une injonction subie, devient ici un jeu rigolo, avec de nombreux arbitrages et mécaniques qui permettent d'optimiser nos ressources de différentes façons. On peut voir derrière tout ça autant d'amusement que d'inquiétude et d'ironie, pour ne citer que les pôles archétypaux des sentiments éprouvés (mais, hélas, la fin du jeu viendra simplifier ces sentiments en les appuyant plus que de besoin, écrasant leurs contours les plus fins par du blabla, ou par des idées faussement visuelles qui reviennent à du blabla).
En creux des sentiments suscités par ses mécaniques de jeu de gestion atypique, Consume Me parvient aussi à décrire et reproduire des réalités vécues, souvent avec humour (ce dernier étant assez fémino-centré par ailleurs). Je suis un homme, j'ai eu l'adolescence d'un jeune homme, et même si le jeu représente de nombreux éléments sociétaux féminins, j'arrive à m'identifier à la protagoniste dans toutes ses épreuves, soit parce qu'il les rend limpides et compréhensibles (ce qui n'est pas rien !), soit parce qu'il les fait résonner avec des situations de ma propre adolescence. Car comme beaucoup d'adolescents, j'étais dépendant de parents avec lesquels je nourrissais des tensions, j'avais la flemme de faire le ménage, l'impression de ne pas avoir le temps de faire mes devoirs, et en fait les ressources et données que la société me demandait de gérer s'accumulaient dans une certaine complexité, dont la perception subjective confuse d'un ado est bien retranscrite par les mécaniques et le ton de Consume Me.
Pour toutes ces raisons, il faut jouer à ce jeu. Maintenant je peux décrire quelques défauts.
Petit problème de game design d'abord. La partie "gestion" est ponctuellement instruite par des sortes de mini-jeux dont l'issue permet au joueur de maximiser ses performances. En soi l'idée est très sympa. Malheureusement, pour des mini-jeux que je vais être amené à faire 150 fois au cours d'une partie, j'aurais apprécié qu'ils soient beaucoup plus profonds et peaufinés que ça. Consume Me relègue ceux-ci à de bêtes variables "output" vers la partie gestion (et à des artefacts discursifs un peu lourdingues). Autrement dit, ces mini-jeux pourtant omniprésents, n'ont de richesse que dans leurs enjeux extrinsèques, et il sera bien vain de chercher quelque profondeur en leur valeur propre. En les abâtardissant ainsi, Consume Me ne réalise selon moi pas son plein potentiel de "chef d'oeuvre indie bizarroïde". Car le jeu que j'aurais voulu toucher, lui, aurait été passionnant jusque dans toutes les cellules de sa chair, dans les subtilités de gameplay de ses mini-jeux ; et à ce titre, j'aurais pris plaisir à relancer plusieurs parties. Pas question de ça ici.
En plus, si je veux chipoter, l'output de chaque mini-jeu n'est pas toujours si bien dévoué à la partie gestion. Il y a des récompenses aléatoires, ce que je trouve un peu nul. Ou encore, pour donner un exemple plus spécifique : le mini-jeu de lecture s'attend à ce qu'on finisse un livre en N fois, et l'équilibrage est tel qu'il est très difficile de finir en N-1 fois, et très facile de ne pas finir en N+1 fois. M'enfin, je dois bien reconnaître que mon chipotage a des limites, parce qu'en réalité, il y a des subtilités dans l'utilisation de certains buffs pour la lecture qui enrichissent cette méta, mais j'aurais quand même voulu un peu plus de variabilité intrinsèque.
Par ailleurs, Consume Me est parfois un peu lourd dans sa façon de communiquer. J'en ai un peu parlé plus haut, mais la façon dont sa fin porte son propos, en forme de mise-en-abîme biographique et de faux recul sur la gamification et les injonctions à la performance, me paraît très pataude et pas spécialement intéressante. Il y a quelques moments dans le jeu où son humour très didactique le dessert un peu selon moi, comme une mise scène de premier baiser dont la maladresse est suggérée par un mapping directionnel digne d'un jeu de Bennett Foddy. Le genre de gag que je trouve assez cringe, disons parce qu'il est psychiquement facile, forceur, mal amené. De façon générale, même si le propos fonctionne dans la majorité des cas, on peut parfois (rarement?) avoir l'impression que certaines mécaniques enrobent excessivement leur signification discursive.
Mettons tout cela de côté. Je n'ai pas envie de rédiger de conclusion, car je n'ai plus de temps libre pour aujourd'hui, et que je dois aller faire du sport pour maintenir mon corps dans une forme optimale, dans un monde impitoyable qui m'enjoint de travailler à gérer ma vie comme une entreprise individuelle. Peu importe la note que je lui octroierai, il faudra que j'insiste sur mon intention de conseiller ce jeu à un maximum de monde, parce qu'il est unique et très intéressant. Alors, jouez-y, même si je ne mets que 6 ou 7. Merci.
(Note : 6 ou 7)
Créée
le 22 déc. 2025
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