Faisant partie de ceux qui ont apprécié la saga Yakuza, développée par le studio Ryu Ga Gotoku sous la tutelle de SEGA, je n’ai pas été dépaysé en jouant à Judgment. Ce spin-off reprend tous les ingrédients qui ont fait le succès de la série principale : sa structure en chapitres, qui débloque progressivement l’accès à une multitude de contenus, quêtes secondaires et mini-jeux ; son système de combat de type beat’em all accessible et fun ; et surtout Kamurocho, le quartier des divertissements… coquins, dirons-nous, librement inspiré du quartier de Kabukicho à Tokyo, que j’ai toujours plaisir à retrouver et voir évoluer de jeux en jeux.
Cependant, qui dit spin-off dit nouvelle proposition. Judgment est beaucoup plus orienté enquête policière que ses prédécesseurs, et cela se ressent en premier par son personnage principal. Yagami est un ancien avocat de la défense qui a quitté le barreau pour devenir détective. Son rapport à la loi lui impose des contraintes que les autres personnages de la saga n’ont pas. Cela permet de raconter des histoires avec une tonalité différente.
Pour donner un exemple concret, à un moment donné Yagami découvre l’adresse d’un lieu secret contenant des preuves cruciales. Avec Kiryu, ce serait simple : on entre, on tabasse des gens et on trouve les preuves. Pour Yagami, c’est plus compliqué. S’il donne l’adresse à la police, les coupables auront le temps de faire disparaître les preuves, et s’il récupère les preuves lui-même, elles seront irrecevables devant un tribunal. Sans trop en révéler, sachez juste qu’il va trouver une solution originale au problème (en cassant des bouches au passage, rassurez-vous).
Parce que Yagami est détective, les quêtes secondaires sont données par des clients de son Agence. Il devient ainsi assez logique qu’il délaisse de temps en temps l’enquête principale pour s’en occuper. Le jeu introduit également de nouvelles phases de gameplay : recherche d’indices, interrogatoires, filatures, pilotage de drone… Celles-ci ne transforment pas le titre en jeu d’enquête pour autant. Elles servent essentiellement d’outils narratifs pour nous mettre dans l’ambiance, afin de profiter au mieux du scénario.
Et quel scénario ! Tout débute dans un tribunal. Shinpei Okubo est accusé d’avoir tué un patient de l'hôpital dans lequel il travaillait en tant qu’infirmier. Malgré les preuves accablantes contre lui, il clame son innocence. Le seul à le croire est Yagami, un jeune avocat dont c’est la première affaire. Contre toute attente, Yagami parvient à démonter le dossier de l'accusation et à remporter le procès. Un exploit qu’il regrettera quelques semaines plus tard, lorsqu’Okubo sera retrouvé près du cadavre de sa petite amie, avec de l’alcool dans le sang… Trois ans plus tard, plusieurs cadavres de yakuza sont retrouvés, les yeux arrachés, dans les rues de Kamurocho. Yagami, devenu détective, est engagé pour enquêter par son ancien cabinet d’avocats, chargé de défendre le suspect du dernier meurtre en date. Comme on peut s’en douter, toutes ces affaires sont liées, mais ne comptez pas sur moi pour vous expliquer comment.
L’histoire de Judgment traite du système médical japonais, de la maladie d’Alzheimer, du vieillissement de la population et de sa prise en charge par le gouvernement tout en y mêlant les thèmes propres à la série : rivalités entre clans yakuza, corruption de la police et du monde politique, etc. L’ensemble est traité avec moins de folie qu'à l'accoutumée, ce que je trouve, pour ma part, être une excellente chose. J’apprécie quand la quête principale d’un jeu Yakuza reste dans les limites du crédible comme c’est le cas ici. Qu’on se rassure, néanmoins, le scénario ne manque pas de bastons homériques, de bâtiments qui explosent et autres scènes hollywoodiennes.
Il n’y a pas de bonnes histoires sans bons méchants, et, au milieu des bad guys charismatiques habituels, on trouve un antagoniste moins conventionnel parce qu’il n'est ni un personnage surhumain ni le chef d’une armée d’hommes de main. C’est un homme ordinaire aux nobles ambitions qui va déraper et s’enfoncer dans le crime de manière très humaine. Je ne peux pas en dire plus sans dévoiler l’intrigue, aussi je me contenterai d’ajouter que c’est pour ce genre de personnage, dont je ne trouve aucun équivalent dans les jeux Yakuza, que je considère le scénario de Judgment comme l’un des meilleurs de la saga.
En dehors des méchants, la galerie de personnages secondaires est également très réussie.
Yagami est associé avec Kaito, un ex-yakuza aussi extraverti et impulsif que Yagami est calme et réfléchi. Il est comme son grand frère. Ensemble, ils forment un duo complémentaire et attachant.
Mais mon personnage préféré du jeu est sans conteste Saori. J’ai toujours trouvé que les jeux Yakuza avaient une vision assez paternaliste des rapports homme-femme et, dans ce contexte, elle sort du lot. De prime abord, Saori ne paie pas de mine. Elle parle peu, mais ne se laisse pas marcher sur les pieds et n’hésite pas à remettre à sa place ceux qui la sous-estimeraient par une réplique bien sentie. Elle a du charme, mais n'accorde aucune importance à son apparence (elle est tellement mal peignée qu’on ne voit pas ses yeux). Quand elle plaisante, elle est obligée de le préciser, parce qu’elle le fait avec tellement de sérieux qu’on aurait tendance à la prendre au premier degré. Sans oublier sa gourmandise. Elle serait capable de n’importe quoi pour des sucreries. C’est tellement décalé par rapport à son caractère que ça en devient très drôle.
Avec Mafuyu, Sugiura, Higashi, Matsugane, le cabinet Genda… Il y a aussi beaucoup d’autres personnages qu’on a envie de revoir, et ça tombe bien car on en reverra une bonne partie dans Lost Judgment.
Le jeu n’est toutefois pas exempt de défauts. Dans l’ensemble, si j'apprécie énormément le ton sérieux de l’histoire principale, je déplore un peu le manque de folie du contenu secondaire. Les quêtes bien barrées se comptent sur les doigts d’une main et les mini-jeux créés spécialement pour cet épisode ne sont pas non plus parmi les plus mémorables de la saga. Les courses de drones sont sympas, mais classiques, et les parties de VR Paradise sont trop longues. Ça manque d’une activité aussi fun que la danse disco de Yakuza 0 ou le ramassage de canettes de Like a Dragon. Par ailleurs, il n’y a pas non plus de karaoké, et ça, c’est presque un crime de lèse-majesté ! Enfin, les phases de filatures, trop nombreuses, trop longues et scriptées, ne sont tout simplement pas amusantes. Heureusement, elles sont si faciles qu’on ne reste jamais bloqué dessus.
Ces quelques réserves mises à part, Judgment est un excellent jeu. Son scénario est l’un des meilleurs de la série, l'écriture est à l’avenant, les combats funs et le contenu annexe très généreux. Le jeu apporte un ton différent tout en conservant l’essence de la série principale. Si on ajoute que les textes sont intégralement traduits en français, cela fait de Judgment une parfaite porte d’entrée pour découvrir l’univers de la saga Yakuza.