Il faut un certain culot pour prendre une franchise sympathique, légère, et sincèrement attachante, et la noyer sous des tonnes de mythologie autoproclamée profonde tout en oubliant au passage les bases les plus élémentaires de la licence. Kingdom Hearts 2 réussit cet exploit avec une constance désarmante.
Parlons d'abord de ce qui frappe en premier et ne lâche plus : le rythme. Ou plutôt, son absence totale, clinique, revendiquée. KH2 semble avoir été conçu par quelqu'un qui avait un quota de cutscenes à remplir et qui a décidé, en toute bonne conscience, qu'aucun dialogue ne serait accélérable, seulement skipable. On se retrouve donc assis, manette posée littéralement toutes les 5 minutes, à écouter des personnages échanger des répliques d'une vacuité sidérante sur fond de piano mélancolique, tout en se rongeant les ongles et priant que quelque chose d'utile pour comprendre l'histoire de fondfinisse par tomber dans le tas.
Spoiler : rarement.
Et le pire, c'est qu'on n'ose pas décrocher. Parce que le lore de KH2 est présenté avec une telle solennité, un tel sérieux de façade, qu'on se dit que la prochaine réplique va enfin tout clarifier. Elle ne le fait pas. Elle ne le fera jamais. On continue quand même avec la furieuse envie de passer les dialogues tant ceux-ci se résument les 3/4 du temps a une addition de bons sentiments teintés de faux mystères.
Parlons-en, du scénario. Kingdom Hearts premier du nom avait une naïveté désarmante qui fonctionnait précisément parce qu'elle était assumée. Un gamin avec une clé comme épée
traverse des univers Disney pour sauver ses amis. C'était bête, c'était beau, c'était cohérent avec son ton.
KH2 décide, lui, de jouer dans la cour des "grands". Il convoque les Similis, l'Organisation XIII, les Sans-Cœurs, les royaumes parallèles, les doubles d'existence, les fragments d'âme dispersés dans le tissu de la réalité… et après tout ça, après des heures de dialectique pseudo-existentielle dans des cutscenes interminables
on découvre que le grand plan de l'Organisation se résume à : fabriquer un très gros cœur.
Parce qu'ils n'ont pas d'émotions, ni de coeur voyez-vous. Sauf qu'ils trahissent, manipulent, s'énervent, s'attachent, souffrent, et meurent avec des monologues dignes d'une Telenovela en 300 épisodes. Mais non, pas d'émotions on vous dit! donc c'est vrai. On ne discute pas.
C'est le genre de cohérence interne qui donne envie de poser la manette et d'aller se promener.
Si le scénario fatigue, le level design achève. KH2 propose une carte du monde généreuse… enfin, sur le papier. En pratique, la plupart des destinations sont des retours du premier opus, resservis avec un nouveau costume de boss et un scénario moins bon. Soit. On pouvait l'accepter, avec de la bonne volonté.
Ce qu'on accepte moins bien, c'est la décision visiblement prise avec conviction de vous faire visiter chaque monde deux fois. Une première fois pour planter le décor. Une deuxième fois pour le dénouement. Entre les deux, un micro-scénario propre à chaque univers Disney, écrit avec l'ambition d'un résumé Wikipédia tagué "à sourcer" et la subtilité d'un manuel d'instructions pour meuble en kit.
Le premier KH avait quelque chose de réellement plaisant dans la découverte : on arrivait dans un monde, on s'y immergeait, on avait le sentiment d'en être. KH2 transforme ces mêmes mondes en cases à cocher d'une checklist administrative. Bienvenue à Port-Royal. Dépêchez-vous!! (moins d'une heure de jeu selon les syndicats du fun, 3 selon la police des dialogues soporifiques). Revenez dans six heures pour la seconde partie!
En conclusion Kingdom Hearts 2 est un jeu qui se prend pour quelque chose qu'il n'est pas, écrit avec la conviction que la complexité vaut la profondeur, et que l'accumulation de concepts (Similis, Cœurs, Mondes Parallèles, keyblade de substitution) tient lieu d'histoire. Il confond longueur et substance, gravité et intelligence, et punit le joueur curieux en lui offrant des heures de dialogues inaccélérables en guise
de récompense.
Il reste des combats, parfois franchement réussis, nerveux, spectaculaires dans leurs meilleurs moments. Et il reste la nostalgie, celle du premier jeu, qu'on continue de chercher dans celui-ci sans jamais tout à fait la retrouver.
4/10 Pour certains combats, certains éléments de gameplay ajoutés et rafraîchissants, enfin pour le souvenir de ce que la série aurait pu continuer d'être.