Parmi toute la palette de titres disponibles sur nos consoles, nous avons la joie de découvrir les productions indépendantes. Malheureusement, je remarque souvent une tendance qui a le don de me déplaire profondément... à savoir l'effet "jeu d'étudiant".
C'est un écueil que je fuis comme la peste!
Manette en main, la sensation s'avère parfois rigide, le manque de finitions saute aux yeux et l'on ressent une emphase disproportionnée sur les graphismes au détriment du reste. Parfois, les développeurs tiennent une bonne idée de game design, mais ils ne poussent pas le concept dans ses derniers retranchements. Ce genre de défauts me dépite et me fait classer immédiatement ces œuvres dans la catégorie des projets scolaires. Ayant étudié dans ce type d'école, travaillé dans cette industrie et enseigné pendant plusieurs années, je pense être le mieux placé pour décrire ce phénomène. C'est sans doute intéressant de bidouiller un prototype quand on apprend le métier, néanmoins il faut aller beaucoup plus loin pour capter l'intérêt du consommateur.
En lançant Lysfanga, je n'avais aucune information. Je l'ai récupéré au milieu d'un bundle sans jamais en avoir entendu parler, je n'avais donc aucune attente. Ceci dit, mon œil avisé repère très facilement les scories d'un projet académique, et force est de constater qu'un excellent point s'impose d'emblée, je n'ai jamais ressenti cela durant ma partie.
Ce jeu a su me surprendre du début à la fin!
Je m'attendais à un bête hack 'n' slash classique en vue de dessus, où l'on contrôle un personnage féminin fort qui se bat avec différentes armes. L'ambiance visuelle s'inspire de productions majeures, presque proches d'un Arcane. C'est d'ailleurs à cela que j'ai reconnu des influences jeunes et neuves, ce qui n'est pas un défaut en soi. Dès les premiers instants, le titre m'a impressionné par sa vision tactique.
Avant chaque affrontement, le temps se fige et le jeu nous propose d'analyser les ennemis ainsi que la structure de la carte. J'ai compris que l'expérience s'orienterait vers la réflexion, mais j'étais pourtant très loin d'imaginer à quel point les développeurs allaient approfondir leur idée.
Le traitement de l'aspect tactique m'a plus qu'agréablement surpris. Le gameplay nous invite à vivre une véritable boucle temporelle à chaque combat, à la manière du film Un jour sans fin. Nous devons planifier les actions de plusieurs rémanences de notre héroïne, un clone s'occupe des ennemis d'un côté de la carte, tandis qu'un autre nettoie la zone opposée. Il faut jouer stratégiquement avec le temps imparti afin de maximiser l'efficacité de nos doubles et de dominer la bataille. Au début, j'ai trouvé le principe simple et peu inventif, mais j'étais loin de me douter de la complexité finale de la formule.
Avant de saluer le génie des game designers, je tiens à mentionner le travail des artistes, qui ont créé un univers riche en détails. Certes, les décors peuvent devenir répétitifs, et ces zones immenses vides de toute vie donnent parfois un côté carton-pâte qui renforce le sentiment de solitude. L'effort reste visible dans les détails disséminés çà et là, et le soin apporté aux environnements est indéniable. Même si les passages dans la forêt sont artistiquement moins maîtrisés, ces temples et ces cités abandonnés témoignent d'un passé crédible.
Les animations s'avèrent également de bonne qualité. En y regardant de très près, on remarque quelques astuces de cache-misère, comme des effets lumineux qui apparaissent lors des attaques, mais c'est vraiment chercher la petite bête. Globalement, la direction artistique se tient parfaitement et elle a suffi à maintenir mon intérêt. En temps normal, ma patience est limitée face à un jeu indépendant inconnu, mais ici, les créateurs ont su m'intriguer immédiatement.
Pour revenir sur le coeur du jeu, à savoir le gameplay... Cette idée de contrôler des versions de soi-même sur des plans parallèles est brillante. Le système est simple à comprendre, mais difficile à maîtriser. Les développeurs ont eu le bon goût de nous laisser recommencer chaque affrontement comme un défi ou un puzzle à résoudre, et j'ai adoré cette démarche. L'expérience tient davantage du puzzle-game que du pur jeu d'action, c'est une surcouche de hack 'n' slash qui récompense l'observation. Le titre pousse à analyser la carte pour optimiser son parcours, le but étant de maximiser les dégâts le plus rapidement possible. Sur ce point, on ne peut que féliciter l'équipe d'avoir rendu un concept si simple extrêmement attrayant. J'ai délaissé mes autres jeux pendant plusieurs heures pour me consacrer uniquement à celui-ci.
Ce genre de proposition pourrait rapidement devenir répétitif. C'est précisément sur ce terrain que je l'attendais, et la réponse est parfaite. La formule se renouvelle grâce à des défis de plus en plus complexes et de nouveaux types d'adversaires font leur apparition, nous forçant à revoir notre stratégie à chaque fois. De plus, le titre intègre de nombreuses options pour aborder les combats, nous pouvons équiper un pouvoir secondaire, une capacité ultime, un bonus passif, et choisir parmi trois armes. C'est très généreux en terme de personnalisation stratégique. Chacune possède un véritable intérêt tactique selon l'ennemi visé, et la variété des sorts permet de créer des builds étonnants. Sans devenir un pur RPG, le titre s'en inspire habilement et j'y ai retrouvé des sensations similaires à celles de Transistor, le titre de Supergiant Games. Cette liberté dans la personnalisation pour appréhender les vagues ennemies est excellente, et une telle formule est sans doute la meilleure manière d'intéresser les joueurs au puzzle-game. Le visuel soigné et la frénésie des combats donnent envie de relancer la partie pour s'optimiser, et la tactique reste reine.
Tout n'est pas parfait pour autant. Même si l'on souhaite recommencer souvent, l'ergonomie des menus manque de fluidité, puisqu'il faut naviguer à travers plusieurs sous-menus fastidieux pour relancer un combat, ce qui est agaçant pour une mécanique aussi centrale. La partie action souffre également d'imprécisions. Il faut parfois utiliser des ennemis explosifs pour leur infliger un combo et les envoyer dans une direction précise afin de tuer d'autres cibles, mais cette manipulation manque de clarté, tout comme les zones de collision. C'est une excellente idée d'afficher des marquages au sol pour annoncer les attaques adverses, cependant il aurait fallu systématiser cette aide car certains monstres frappent trop rapidement et surprennent le joueur au milieu d'une mêlée brouillonne, nuisant à la lisibilité globale.
Enfin, le jeu n'échappe pas aux traditionnels collectibles, disséminés dans des cartes géantes et vides qui n'incitent jamais à l'exploration. Pour couronner le tout, ces objets servent uniquement à débloquer des coloris pour le personnage, ce qui est l'illustration même du contenu cosmétique inutile. Je ne suis pas friand de cette mécanique en temps normal, et nous tenons ici sa version la plus dispensable. Ce défaut ne gâche pas le plaisir de jeu, néanmoins il n'incite pas à viser les 100 % et ne donne pas envie de fouiller les niveaux.
Au-delà de ces faiblesses, le gameplay reste la force majeure du titre et chaque affrontement est passionnant. J'ai eu un mal fou à poser la manette, et le fameux syndrome du "encore une partie" est la preuve de l'efficacité du jeu. Les combats de boss surprennent par leurs routines, et le fait de devoir les affronter plusieurs fois apporte un vrai sentiment de maîtrise en fin de chapitre. La progression courbe la puissance du personnage d'une façon gratifiante, alors que l'on commence la partie avec quatre rémanences, on termine à la tête d'une véritable armée de clones face à des troupes démoniaques. Réussir à créer un tel sentiment de puissance dans un puzzle-game relève du génie pur et dur.
Ce titre ne doit plus coûter très cher aujourd'hui et il serait cruel de passer à côté. Le soin apporté prouve qu'un projet issu d'un cadre étudiant peut prétendre au statut de grand jeu sérieux. C'est le cas ici, et je vous invite vivement à le découvrir parce qu'en plus d'être original et d'avoir des tonnes de qualités, il a carrément le potentiel de réconcilier les amateurs d'action avec les jeux de stratégie et de réflexion.