Relooted est un jeu sud-africain sorti en février 2026 et ayant attiré un peu d'attention, malgré son faible nombre de joueurs, pour le propos apparemment polémique qu'il devait agiter ; l'intrigue du jeu met en effet le joueur dans le peau d'une bande de voleurs noirs, dans une esthétique afrofuturiste, qui commettent des cambriolages dans des musées ou des maisons de particulier afin d'y récupérer des œuvres d'art dérobées sur le continent au fur et à mesure de l'époque coloniale.
Mécaniquement, le jeu, qui est une production indé' plutôt simple et relativement peu fournie en moyens, se partage entre deux grandes orientations. La première partie des niveaux ressemblera à du plateformer énigme soft, qui demandera au joueur de passer des pièges, des portes, des trous, avec tous les poussages de boutons de rigueur pour se dégager un passage vers les objets qu'il doit voler. La deuxième partie sera une sorte de runner 2D où il s'agira en courant et en sautant à travers les niveaux d'atteindre un point de fuite, en passant par tous les artefacts à voler, et en rivalisant contre un timer qui peut s'avérer assez serré si l'on veut bien pousser le jeu dans sa difficulté maximale.
J'ai platiné le jeu en environ 11h, dans sa difficulté la plus haute et en supprimant toutes les assistances proposées par le jeu, ce qui je crois est la meilleure manière d'en tirer plaisir : cette configuration est à peu près la seule à garantir de l'intérêt aux deux phases du jeu en forçant le joueur à sélectionner un parcours particulier, sans qu'on ne le lui indique, provoquant par là ce petit plaisir de la réflexion qu'ont les récits de braquage lorsque l'on a le sentiment (assez illusoire mais présent) d'avoir dominé le niveau par son adresse. Le système de course à obstacle, très simpliste au demeurant puisqu'il réside essentiellement sur un bouton à presser au bon moment et deux trois sauts, a le mérite d'être suffisamment bien mis en scène par les dev' avec quelques jeux de ralentis et de caméras pour donner un pic d'adrénaline au joueur lorsqu'il court. Pour sa partie mécanique, le jeu s'en tire donc bien au niveau des sensations mais s'avère un peu pauvre en terme de game design pur.
Narrativement, l'intrigue proposée par la team Nyamakop est basique mais fonctionne à peu près. Notre héroïne est une runneuse partie en Tanzanie qui doit revenir assister son frère braqueur en prise avec une bande de mafieux locaux, très chouettement designés. Les frère et sœur vont se retrouver mêlés ensuite au projet de leur grand-mère, une ancienne universitaire, qui faute de pouvoir passer par les voies légales déloyales pour récupérer une multitude d’œuvres d'art éparpillés aux quatre coins du monde va se mettre à les dérober. L'essentiel du jeu sera consacré à la composition successive de la bande, dont chaque nouveau membre rajoute un élément de gameplay dans la manière de traverser les niveaux, avec son lot au milieu de missions de recrutement et de trahison. Le jeu sent le manque de finition dans la manière qu'il a d'agiter ses antagonistes, dont l'un n'apparaît qu'au début et à la fin et ne sert pas à grand chose et dont l'autre ne se révèle qu'à la fermeture du récit. Il n'y a pas de brio particulier dans la façon dont cette histoire nous est narrée, et les briefings ou discussions avec les coéquipiers en champ contre-champ sentent sans doute trop fort l'utilitarisme automatique. Les personnages, tout fonction qu'ils puissent être, demeurent sympathiques et sont les principaux supports à la DA afrofuturiste agréable du titre.
Et politiquement alors ? Relooted est un jeu qui parle d'un sujet à mon sens important et qui le fait avec énormément de didactisme, mais qui s’avérera tout de même assez sage. Ceux trop pressés de voir dans le jeu un vilain titre antiblanc (et qui n'y joueront de toute façon jamais) seraient certainement déçus du peu de pugnacité que le titre présente, en dépit de son antagoniste final blanc, stéréotypé mais sans plus, et de son manque d'opposition, puisque tout nos opposants (que l'on ne peut pas combattre) sont des robots de sécurité. Les briefings de mission insisteront certes souvent avec artificialité sur le caractère crapuleux de l'acquisition des objets que l'on sera amené à dérober...mais c'est une réalité historique.
J'attendais de Relooted sans doute plus d'audace et de violence dans la menée de son propos, alors que le jeu s'oriente résolument vers la pédagogie. Le fait de voler les artefacts dans les missions nous conduit à remplir une sorte de petit musée transitoire dans la base des voleurs, dans lequel un ordinateur permet de consulter des fiches encyclopédiques sur les objets récupérés, précisant leur nom, leur fonction, leur ethnie et leur territoire de provenance, et la manière dont ils ont été acquis en Occident. Ces 64 objets se partageront entre des objets-types de tas de civilisations africaines différentes (malgré une certaine prédominance, me semble-t-il, pour l'Afrique de l'Ouest et quelques écarts sud-américains ou pacifiques) et certaines œuvres réelles (comme le trône Mandu Yenu), et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire les différentes fiches accompagnant les ouvrages. Les curieux y découvriront des informations ouvrant au rêve sur des sociétés secrètes aux rites très graphiques et des empires perdus, et ce plaisir archéologique est digne d'une visite de musée numérique. Je me suis retrouvé parfois à kiffer découvrir des objets comme quand je passe faire un saut au Quai Branly.
Relooted est un chouette titre, pédagogique et assez agréable à parcourir dans sa vivacité. Mais il manque sans doute de scope dans son ampleur, tant ludique que polémique, pour complètement se hisser à la hauteur de son projet. Je demeure, en dépit des bugs parfois bien chiants, enthousiaste par le projet que je recommande typiquement aux joueurs gamepass.
Ca fait du bien parfois d'apprendre et de penser à travers le jeu.
PS : lisez L'Afrique fantôme de Leiris.