Jour 11

L'éreintante dernière ligne droite et un palmarès personnel.

Publié le Hier, modifié le il y a 5 jours

Temps de lecture : 6 minutes

Je discutais hier avec Nicolas Martin, du Podcast Réalisé sans trucage, qui me disait que les derniers jours de Cannes, c'est un peu comme le dernier kilomètre d'un marathon que tu fais sans les chaussures parce qu'elles ont rendu l'âme, et qu'avec les morceaux qu'ils nous mettent dans la dernière ligne droite, la route est en prime recouverte de verre pilé. Pas faux. Je vois les quatre derniers films de la compétition aujourd'hui, deux durent 2h, un 2h30 et l'autre 2h50.


Je commence avec La Bola Negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo, l'une de mes plus grandes attentes après le choc de leur série La Mesías (2023). C'est aussi l'un des trois films espagnols en compétition, signe d'une très grande forme du cinéma ibérique, qui n'avait jamais été autant mis en lumière. La Bola Negra est un beau film à l'ancienne, qui tresse une histoire sur trois temporalités différentes pour convoquer les fantômes de l'Espagne sous le fascisme : il n'y a donc pas qu'en France qu'on se penche sur les pages noires de son Histoire. Lyrique et sentimental, le film s'offre quelques moments de bravoure, dans une approche certes académique, mais qui ne manque ni de panache, ni d'émotion. Ce serait une très belle Palme, qui permettrait de réconcilier le Festival avec un plus large public.



Dans la file d'attente, je reçois un appel de mon fils qui me demande si j'étais au courant que Michael Cimino avait eu des déclarations violemment antisémites. Je m'étonne de ne jamais avoir entendu parler d'une telle information, qui le touche particulièrement car Voyage au bout de l'enfer est l'un de ses films préférés. Lorsque je lui demande quelles sont ses sources, il m'évoque son cours de philo de la veille sur la fameuse question de la séparation entre l'homme et l'artiste, et retrouve ses notes sur les pamphlets antisémites par l'auteur de Voyage ou bout de l'enfer, qu'il a donc confondu avec celui d'au bout de la nuit. Lorsque je lui parle de Céline, il enfonce le clou en me disant "Ah oui mais je la connais pas, elle".


Je crois que mon notaire va finir par filtrer mes appels.


Je sors quelques minutes dans la fournaise avant de rapidement retrouver l'ombre du Palais pour Coward de Lukas Dhont, après sa Caméra d'or en 2018 pour Girl et la compétition pour le lacrymal Close en 2022. C'est le troisième film d'affilée de la Compétition à traiter de l'homosexualité, ici dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale. Le film développe un sujet intéressant, celui des groupes de "rejetés" qui montent des revues pour divertir les troupes, créant une sorte de bulle à l'abri des combats, dans laquelle une idylle contrariée va pouvoir naître. Joliment interprété, plutôt touchant, doté de quelques séquences assez fortes sur le chant collectif des soldats, le récit s'enlise néanmoins dans les répétitions et un épilogue interminable.



Trajet express en pilotage automatique entre la sortie latérale du palais et l'accès le plus efficace aux files d'attente, pour affronter L'Aventure rêvée de Valeska Grisebach, une cinéaste allemande qui avait déjà présenté le singulier Western en Un Certain Regard en 2017. On s'est déjà fait la remarque, les années précédentes, que certaines cinéastes femmes étaient reléguées le dernier jour de la Compétition, quand les cerveaux sont cuits et qu'une partie de la presse a déjà fait ses bagages. C'était le cas avec Kelly Reichardt l'an dernier en en 2022 ou Alice Rohrwacher en 2023. Or, L'Aventure rêvée est un très gros morceau de 2h47, avec des comédiens non professionnels, un objet singulier à combustion lente qui trouve progressivement son cap, mais ne ménage pas son spectateur. Entre ceux qui partent et ceux qui ronflent, les téméraires à tenir jusqu'au bout se font rares.



La Compétition se termine avec Histoires de la nuit de Léa Mysius, qui, à la manière de Justine Triet, a grandi à Cannes : Ava, son premier long métrage, était présenté à la Semaine de la critique en 2017, suivi par Les Cinq Diables à la Quinzaine en 2022. Elle adapte ici le roman de Laurent Mauvigner, réputé selon ses lecteurs inadaptable. Connaissant le style du romancier, j'imagine bien la manière dont il a mêlé la ligne narrative (l'irruption de trois hommes venus demander des comptes et révéler des secrets au sein d'une famille) et ses longues phrases gorgées d'analyse psychologique. Mysius se contente d'exploiter le premier pan. La mise en scène est efficace, la photo superbe, et c'est comme toujours un plaisir de voir Benoit Magimel balader sa carcasse en ogre maléfique. Mais le film se résume à ces effets de manche : les personnages sont caricaturaux, les dialogues poussifs, et le huis clos qui n'est pas loin du théâtre filmé croit récompenser la patience du spectateur avec des résolutions aussi violentes que banales. Le film, qui raconte la manière dont une fête d'anniversaire est gâchée, donne exactement le même sentiment : une telle réunion de talents aurait pu se mettre au service d'un récit autrement plus profond.


Sortie le 16 septembre.


Ce matin, je vais comme chaque année au Cinéum, un complexe de salles associé à Festival, sur les hauteurs de Cannes, pour y rattraper quelques films supplémentaires : Ulia de Viesturs Kairiss sur une championne lettone de basket de 2 mètres en 1964, pas mal du tout, Victorian Psycho de Zachary Wigon (un fill d'horreur dans l'univers de Downtown Abbey, parfaitement dispensble), puis, le bien nommé pour mon ultime film, The End of it de Maria Martinez Bayon, une bonne surprise sur une femme de 250 ans qui, à une époque où l'immortalité est accessible aux plus riches, décide de mourir.


En attendant la cérémonie de ce soir, voici mon palmarès personnel :


Palme d’Or : j'hésite beaucoup entre deux films : Soudain et La Bola Negra auquel je donne ma préférence finale dans la mesure où ce film pourrait rencontrer un large public en salle, ce qui serait tout à fait réjouissant.


Grand Prix : Notre Salut d'Emmanuel Marre


Prix du jury : Paper Tiger de James Gray


Interprétation féminine : Léa Drucker dans La vie d'une femme


Interprétation masculine : Javier Bardem dans L'Etre aimé


Mise en scène : Moulin de László Nemes


Scénario : Fjord de Cristian Mungiu


Demain dès l'aube, mon fauteuil changera pas mal de ceux des derniers jours, puisqu'il sera dans un train qui me ramène au réel.


Mais les hostilités pour l'année prochaine ont déjà commencé : je viens d'apprendre que Ruben Östlund, Palme d'or en 2022 pour le très surestimé Sans Filtre, est le sujet d'un documentaire sur sa préparation à l'obtention d'une troisième en 2027 avec son prochain film. Le cinéaste, qui confond visiblement Festival de Cannes et Jeux Olympiques, annonce déjà depuis deux ans que son prochain film va provoquer le plus de sorties en cours de séance de l'histoire du festival tant il sera choquant et éprouvant. Ne jamais dire qu'on déteste un film avant de l'avoir vu. En revanche, on peut en juger l'auteur.


Rendez-vous l'année prochaine pour juger sur pièce, et merci aux lecteurs qui auront eu la patience de lire ce compte-rendu jusqu'à son terme.

Sergent_Pepper
Écrit par

Sergent_Pepper

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