Jour 6

Quelques variations sur l'enfer du réel.

Publié le timestamp.yesterday, modifié le 11 mai 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Début chaotique, comme toujours lorsqu'il s'agit d'investir la forteresse du Palais en première heure. Les informations contradictoires contraignent les agents à nous bloquer l'accès jusqu'à 8h30, soit précisément l'heure de début de projection, ce qui n'a aucun sens. Il faut alors ruser et prendre des voies de traverses que seuls les initiés connaissent, et nous nous frayons un chemin clandestin à renfort d'ascenseur pour éviter de croiser une sécurité trop zélée.


Le premier film de la journée est le dernier né de l'esprit prolifique de Quentin Dupieux qui, comme en 2022 et 2023, propose deux films la même année, tous deux présentés sur la Croisette. Full Phil le voit revenir à la langue anglaise de ses débuts, pour embarquer Woody Harrelson et Kristen Stewart dans un Palace parisien pour tenter une reconnexion père/fille, thème décidément à la mode. En pilotage automatique, le récit recycle quelques idées déjà vues chez le cinéaste, palpe mollement l'air du temps (#MeToo, les manifestations) puis s'enlise dans un pastiche de La Grande Bouffe et des Monty Python sans réellement passionner, au point qu'on finit par trouver le temps long pour un film qui ne dure pourtant qu'1h18.



Direction Un Certain Regard pour De toutes les nuits les amants de Yukiko Sode. Le film, il faut bien le reconnaitre, est une épreuve pour le spectateur en manque de sommeil (soit, à ce stade du Festival, 95% de l'audience). Il suit sur 2h20 le parcours amoureux d'une jeune japonaise ayant fait le choix de la solitude, au fil de ses rencontres et son mode de vie de recluse. L'atmosphère, toute en délicatesse nippone, peut occasionner certaines longueurs, mais dit aussi beaucoup sur la solitude et le besoin de transcendance dans une société qui continue à faire du travail sa valeur première.



Retour dans le GTL, et dans ce carré de l'enfer désormais réservé à la presse, où les places nous mettent face à un choix sur ce qui obstruera la vue : les barrières de sécurité, les enceintes ou les échafaudages des murs du palais. On râle entre nous, parce qu'on est frustrés et déconsidérés, mais aussi, bien entendu, parce qu'on est Français, car ici, à peu près tout le monde râle.


De quoi râler quand même un peu...


En place donc pour Moulin (Compétition) de László Nemes sensation lors de son premier Le fils de Saul (Grand Prix 2015) et un peu passé inaperçu depuis pourtant deux beaux films. L'annonce du projet, à savoir Gilles Lellouche en Jean Moulin pour ce réalisateur hongrois très pointu, ressemblait presque à un canular. Le cinéaste rejoint en tout cas l'iranien Farhadi (Histoires parallèles) et le japonais Hamaguchi (Soudain) qui ont fait cette année le choix de filmer des français en France. Autre singularité : le film est projeté en 35mm, privilège rarissime réservé aux fétichistes de la pellicule. Les mauvaises langues affirmeront que voir Lellouche dans le rôle d'un homme dont la mission première est de se taire nous soulagera des gueulantes qu'il a l'habitude de surjouer, (Bac Nord, on n'oublie pas). Mais ne me comptez pas parmi les persiffleurs : j'ai toujours considéré que certains bons films (Pupille ou Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry, et La Vénus Electrique qui vient d'ouvrir le Festival) permettent de prouver que c'est acteur talentueux. Moulin est en tout cas un véritable cauchemar, où le cinéaste met toute sa virtuosité a service d'une nuit sans fin de la réclusion. J'ai encore quelques points à régler sur cette question de l'esthétisation de la violence, et cette codification tellement balisée des méchants nazis sadiques, mais le film va clairement marquer, et un prix d'interprétation pour Lellouche serait tout à fait crédible.


Sortie le 28 octobre


Il y a des journées comme ça : après les marathons maladies incurables ou masculinité toxique, je m'aligne une thématique Occupation du IIIè Reich qui tranche pas mal avec les festivités ensoleillées du dehors. Dans la section Cannes Première, Daniel Auteuil, qui aligne désormais les films en tant que réalisateur, vient présenter La Troisième nuit, qui relate la manière dont des fonctionnaires tentent de limiter les rafles organisées par le régime de Vichy tout en restant dans le cadre légal. Le film est une bonne surprise, et vient remettre les pendules à l'heure après les ignominies pathos de La Rafle de Rose Bosch en 2010. Auteuil, dans toute la première partie, dissèque la machine administrative et l'affrontement entre les fonctionnaires zélés bien décidés à faire du chiffre et les humanistes qui, pour leur survie, tentent de sauver qui peut l'être tout en restant dans le cadre de la loi. Les comédiens sont excellents, la mise en scène pertinente, et le film choque autant sur les horreurs relatée qu'il donne des motifs d'espoirs sur le fait qu'il existera toujours quelques justes.


Sortie prévue en 2027.


Au programme aujourd'hui : une actrice alcoolique, de l'action folle, une crise d'identité et un procès pour l'Histoire.

Sergent_Pepper
Écrit par

Sergent_Pepper

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