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Entre mythe familial et cauchemar bourgeois, Karim Aïnouz déploie une fresque où désir et domination s’entrelacent dans un huis clos hors du monde. Un film aussi hypnotique que frustrant, où, derrière la provocation et le vernis théorique, la satire peine à dépasser le simple spectacle d’une richesse en décomposition.
Toutes les familles heureuses se ressemblent, les roses sont rouges et les riches sont dangereux. C’est avec de telles leçons de vie que le réalisateur brésilien d’origine algérienne Karim Aïnouz est arrivé à la 76e Berlinale. Son nouveau film Rosebush Pruning, remake du classique italien de Marco Bellocchio Les Poings dans les poches, est à la fois farce et tragicomédie et sans exagération le film le plus attendu du festival : non seulement pour son matériau d’origine, mais aussi pour son casting impressionnant et prestigieux – Elle Fanning, Pamela Anderson, Callum Turner… Une famille d’ultra-riches, composée d’un père aveugle et de ses quatre enfants, vit en Espagne, isolée dans une somptueuse villa. Ne parlant pas un mot d’espagnol (ils sont américains : le réalisateur souhaitait proposer un regard brésilien sur une famille blanche américaine), ils traitent la population locale comme du personnel de service et, dotés d’une intelligence émotionnelle d’enfants de trois ans, considèrent globalement les autres comme de simples moyens d’atteindre leurs propres fins égoïstes.

Tous les quatre – Jack, Ed, Anna et Robert – apparaissent d’abord comme des enfants de riches gâtés, machiavéliques, dépourvus d’empathie et profondément ennuyés, sans but ni motivation. Ils passent leurs journées dans des plaisirs hédonistes et des ruminations incestueuses. Pourtant, Ed (Callum Turner), qui fait office de voix off (et de narrateur peu fiable), affirme que son frère aîné Jack (Jamie Bell) se distingue : il serait « bon, empathique, gentil », et « s’il y a bien une personne dans cette famille qui mérite de vivre, c’est Jack ». Ed a un meilleur ami, George, qu’il connaît depuis dix jours seulement et qu’il ne « souhaite surtout pas voir nu…» et il adore les proverbes. L’un d’eux lui parle particulièrement : « Les gens sont des roses. Les familles sont des rosiers. Les rosiers doivent être taillés. » Tout est déjà là, en germe.
La façade d’harmonie familiale se fissure lorsque Jack décide d’emménager avec sa compagne Martha, tandis qu’Ed met au jour un secret lié à la mort de leur mère (Pamela Anderson).
Contrairement à l’original de Bellocchio, les personnages d’Aïnouz sont poussés jusqu’à la caricature, presque unidimensionnels : Ed obsédé par ses formules, Robert (Lukas Gage) amoureux de son propre frère, Anna (Riley Keough) fixée sur le sexe et la domination, rivalisant avec Martha (Elle Fanning) pour attirer l’attention de Jack, et le père aveugle (Tracy Letts) dont on sait seulement qu’il est riche, stupide et pervers. À l’inverse, Jack, sa mère et sa petite amie gagnent en épaisseur et en authenticité peu importe leur temps d’écran en établissant une lutte dialectique de classes en direct. Ce contraste renforce encore l’effet satirique déjà très intense, voire grotesque.

La Mère mérite une mention spéciale. Pamela Anderson parvient à créer une figure inédite dans sa carrière : une diva fanée du néoréalisme italien, teintée d'ultra féminité artistique et maximaliste. Bigoudis, peignoirs de soie, maquillage légèrement coulé, cigarette entre des dents d’une blancheur irréelle (un attribut indispensable de riches de notre époque) : tyrannique par moments, elle se distingue néanmoins des autres, préférant la fuite à cette existence misérable auprès d’un mari libertin aux penchants abusifs. Elle incarne ici pour la première fois un personnage queer, un défi qu’elle a elle-même décrit comme très important.
La lente décomposition de la cellule familiale, telle que la met en scène Aïnouz, révèle les mécanismes de défense de personnages élevés dans un climat d’abus et de domination : agressivité, moquerie, fusion incestueuse, et bien sûr violence en retour.
Le goût pour la mode, le design, l’art, l’accumulation passive d’objets coûteux sans véritable sens esthétique…Voilà ce qui caractérise cette famille et les ultra-riches blancs en général, selon le réalisateur. La maison regorge d’objets chers dépourvus de style ; leurs préférences sont dictées par le prix, comme si l’art n’était qu’un énorme marché. On apprend ainsi que l’architecte préféré de la mère est Antoni Gaudí, accessoirement l’un des plus célèbres de l’histoire. La vulgarité bourgeoise frôle ici l’excentricité, comme cette statue nue de la mère morte, installée au centre de la maison selon ses dernières volontés. Le fétichisme de la mode agit aussi comme une schibboleth : dans une scène, Anna humilie Martha pour ses vêtements de fast fashion, soulignant leur appartenance à des classes opposées.

Malgré des promesses shakespeariennes du Roi Lear – conflits familiaux sanglants, cécité du père – et un horizon mythologique (Œdipe, Lacan, désir incestueux, homosexualité refoulée, mère comme présence absente), frappe aussi la fixation freudienne orale du réalisateur pour les dents : des facettes éclatantes qui auraient aveuglé le père, jusqu’à une scène provocante où Jack lui brosse les dents.
Ce récit rabelaisien teinté d'immoralisme sadien, sur fond de palette « rothkienne » typique d’Aïnouz (comme dans Motel Destino), capte l’attention. Mais derrière la provocation formelle, le film ne prend aucun véritable risque et n’apporte rien de neuf.
Cela apparaît d’autant plus clairement en comparaison avec d’autres satires de la bourgeoisie occidentale – des films de Ruben Östlund aux séries comme Succession ou The White Lotus. Toutes reposent sur une tension : d’un côté, la fascination pour une vie idéalisée – luxe, oisiveté, beauté, de l’autre, le dégoût face à la violence, à la vacuité et à la corruption de ce monde. Mais entre ces pôles, les nuances varient. Chez Östlund, par exemple dans Sans filtre, la satire cherche à dévoiler les mécanismes d’injustice systémique ; chez Aïnouz, elle se limite à exhiber la décadence comme spectacle. La critique se dissout alors dans l’esthétique : les riches continuent de se dévorer, mais rien ne dépasse le déjà-vu.
La violence familiale, même dans ses formes les plus explicites, ne choque plus aujourd’hui. Des adaptations de Georges Bataille (comme Ma mère de Christophe Honoré) aux détournements d’Œdipe chez Ari Aster, jusqu’à des formats plus mainstream comme la série Monsters de Ryan Murphy sur les frères Menendez, tout a déjà été exploré. À l’ère post-MeToo et post-Epstein, il faut plus qu’une satire séduisante et décorative des excès des riches. La guerre carnavalesque de tous contre tous mise en scène par Aïnouz apparaît ainsi comme une orgie infiniment secondaire, et non comme une véritable critique sociale.





