
Toute la filmographie de Paul Thomas Anderson se divise entre deux veines : la romance (qu’il sublime parfois à l’excès, idéalisant l’amour traditionnel dans Licorice Pizza, Punch-Drunk Love, Phantom Thread) et l’anthropologie sociale. Magnolia dissèque le besoin de compassion et de pardon au tournant du siècle avec une dimension biblique prononcée, Boogie Nights radiographie les marges sociales, There Will Be Blood et Phantom Thread interrogent les dynamiques malsaines du pouvoir et, en filigrane, les logiques coloniales. Dans son nouveau film, Anderson reprend cette deuxième veine, scrutant les germes du fascisme dans l’Amérique contemporaine et l’inévitable radicalisation de son corps social.
Pour Paul Thomas Anderson, ce n’est pas la première rencontre avec Pynchon. En 2014, il avait déjà adapté Inherent Vice— une œuvre tardive, et peut-être la plus accessible de l’écrivain culte : une odyssée somnambulique d’un détective hippie, perdu entre les bas-fonds de Los Angeles et les théories du complot. Vineland fait partie des romans « simples » de Pynchon, mais là où Inherent Vice suivait le texte presque à la lettre, Anderson opte cette fois pour une autre voie. Les trente premières minutes offrent une préhistoire à peine esquissée dans le livre, et la suite ne retient de Pynchon que la trame, les personnages et les motifs principaux, pour remodeler le récit, déplacer les enjeux et, surtout, transposer l’action dans une autre époque.

Le film se déroule ainsi dans les années 2020. Aucun nom de politicien n’est prononcé, mais le sous-texte est limpide : c’est l’Amérique de Trump. Tout commence par une attaque de révolutionnaires de gauche contre un camp de réfugiés à la frontière. Quant au grand méchant (Sean Penn vieilli, blondi, et inquiétant), il défend bec et ongles une politique d’immigration ultra-répressive.
Moteur extérieur du récit : une nouvelle bataille pour la liberté. Des anarchistes vieillissants, à commencer par le personnage de DiCaprio ou encore un maître de ninjas cachant des migrants illégaux dans son grenier (Benicio del Toro, parfait en docteur Gonzo bedonnant), reprennent les armes face au Système. Un Système dirigé par une secte de racistes religieux vénérant Saint Nicolas, version Père Noël militarisée. Moteur intérieur : la question du lien. Pour le personnage de Penn, il se définit par le sang, le sol, Blut und Boden. Pour DiCaprio et les autres, c’est d’abord une fraternité d’idées. Alors, quand surgit la question de savoir qui est vraiment le père de Willa, Penn brandit un test ADN, tandis que DiCaprio balance un fusil dans une voiture volée pour foncer sauver la gamine.

Autre différence majeure avec le roman : la mère de Willa (Teyana Taylor). Dans le film, elle n’apparaît que dans la préhistoire, mais son absence éclaire toute la lutte entre les deux pères, le biologique et le « véritable ». Penn incarne une figure paternelle du XXe siècle : autoritaire, viril, exigeant. DiCaprio, lui, est un Père déconstruit et fragile, ayant raté sa vie, incapable de dire qui prend soin de qui, lui ou sa fille. Mais dans les instants décisifs, il trouve en lui assez d’amour pour agir sans peur et placer sa fille au-dessus de tout.
Une bataille après l’autre dresse ainsi un portrait implacable de l’Amérique d’aujourd’hui, coincée entre des forces sécuritaires aux dérives fascisantes et une gauche radicale prête à tout. C’est, en un sens, la meilleure version d’Eddington qu’Ari Aster aurait pu espérer : là où ce dernier se limitait à la satire corrosive, Anderson ajoute une évidence politique : dans les années 2020, la politique est toujours micropolitique, elle commence par un individu, jamais par la foule.
Tous les rôles atroces récents de Sean Penn en valaient la peine : Anderson lui offre ici un rôle auto-parodique parfait, jouant sur ses anciennes incarnations viriles caricaturales (Flag Day, Black Flies) pour les retourner contre lui. Pour une fois, son masque lui sert.
Quant à DiCaprio, il retrouve son rôle d’homme brisé et angoissé, déjà aperçu dans Killers of the Flower Moon ou Don’t Look Up, mais Anderson lui donne une profondeur nouvelle, celle d’un héros fracassé qui retrouve un centre de gravité.

En 1922, Joyce publiait à Paris Ulysse, un monument moderniste qui racontait, en une seule journée, la vie d’un homme ordinaire, Léopold Bloom. Élever le quotidien le plus banal, nu, vulnérable, profondément humain, au rang d’épopée : voilà ce qui rapproche Une bataille après l’autre de ce chef-d’œuvre. Ici, l’odyssée est presque mythologique, mais le héros que propose Anderson est au contraire un portrait profondément humain : celui d’un ancien révolutionnaire, qui a grillé ses neurones dans l’alcool et les drogues, et dont le seul horizon reste sa fille.



